Inceste : Pourquoi la Belgique garde le silence?

« En Belgique, le mot « inceste » n’est toujours pas inscrit dans le code pénal. »
« En Belgique, le mot « inceste » n’est toujours pas inscrit dans le code pénal. »
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Les accusations touchant Richard Berry ou le politologue français Olivier Duhamel ne sont que la pointe d’un iceberg. Un tabou colossal frapperait un enfant sur dix, alors que notre pays est complètement à la traîne dans la lutte contre ce genre de crime.

"Moi, c’est un oncle. Une nuit, je me suis réveillé. J’avais très mal. Ça a continué”. Pendant dix ans, l’oncle handicapé a violé le neveu. Simon (prénom d’emprunt) avait neuf ans la première fois. “On ne se rebelle pas. On obéit. On dit “oui”. Ça devient normal.” L’oncle donne de l’argent, des cadeaux. Il vit sous le même toit que l’enfant. Un jour, la mère les surprend. Elle propose de recourir à une prostituée. L’oncle refuse. Elle fait promettre de ne plus recommencer. “Ça a recommencé. C’était institutionnalisé. Ma mère a préféré nier. Elle nous a prostitués. Un jour, je le lui ai dit. Parfois, il faut mettre les mots.” Dans la famille de Simon, l’inceste a gangrené toutes les relations sur plusieurs générations. La maman a été violée par son propre père. La cousine a subi, elle aussi, des attouchements. Un cycle sans fin. “Cet oncle m’a aussi accouplé avec ma sœur. Je ne sais plus à quel âge. Je mélange les temps et les lieux. Tout est resté confus.” Des années plus tard, lors d’un dîner, le frère de Simon lui demande de ne rien dire sur les incestes qu’il veut cacher à sa compagne. L’omerta s’est poursuivie. Pour survivre, Simon a décidé de couper les ponts.

« En Belgique, le mot « inceste » n’est toujours pas inscrit dans le code pénal. »

L’inceste fait parfois les gros titres. Tout récemment, Olivier Duhamel, politologue et figure médiatique française, a été accusé d’avoir agressé sexuellement son beau-fils, “Victor”, fils de l’ancien ministre français Bernard Kouchner. Les faits sont relatés dans La familia grande, le livre de Camille Kouchner, sœur jumelle de “Victor”. Mais ce crime est surtout d’une monstrueuse banalité. Près d’un Français sur dix aurait été victime d’inceste et la proportion est probablement similaire en Belgique sans qu’il existe de statistiques officielles. Sept agressions sexuelles sur dix se déroulent dans le cadre familial. “Il y a plus d’agressions sexuelles en famille qu’à l’extérieur”, martèle Lily Bruyère, la coordinatrice de SOS Inceste Belgique.

 

Les chiffres avancés par la psychiatre et présidente de l’association “Mémoire traumatique et victimologie”, Muriel Salmona, en témoignent. 81 % des violences sexuelles sont subies avant l’âge de 18 ans. La moitié, c’est avant 11 ans. Une fois sur cinq, c’est même avant 6 ans. Tous les milieux sociaux sont touchés, l’inceste n’est en rien l’apanage du quart-monde. Dans les milieux plus aisés, repérer les faits est parfois encore plus délicat, car il n’y a jamais d’assistante sociale qui passe tandis que des parents maltraitent sexuellement leurs enfants derrière les murs de leur maison dans un silence assourdissant. “C’est du secret. Ce n’est même pas de la honte. La difficulté, c’est qu’en parler, c’est devenir le coupable. Tout doit rester en famille”, témoigne Simon. Or la famille, c’est le noyau le plus intime, le cercle le plus fermé, le lieu où l’on devrait être le mieux protégé. “J’étais doublement puni parce qu’il fallait subir et, en plus, ne rien dire. J’ai eu l’impression enfant de faire partie d’une secte”, souffle Simon qui ne veut pas qu’on parle d’abus “comme on abuse de la boisson”. Pour lui, il s’agit bien de violence extrême.

Ce n’est pas l’agresseur qui paie

Dénoncer l’inceste, c’est souvent se mettre encore plus en danger pour un enfant. Les victimes, pour la plupart, mettent des années à parler, à sortir du paradoxe dans lequel elles ont été enfermées. “On fait croire à l’enfant qu’il est coupable de ce qui s’est passé: c’est toi qui t’es promené en petite culotte, c’est toi qui n’as pas enlevé ma main”, confie Lily Bruyère. L’enfant violé apprend une terrible condition, celle d’être l’objet de ses parents. Parfois, la victime est sous le coup d’un phénomène de dissociation. En subissant l’agression, elle voit la scène comme s’il ne s’agissait pas d’elle-même. Cela rend extrêmement difficile par la suite toute construction psychique. Les dégâts sont énormes et multiples, tant sociaux qu’économiques et physiques. “C’est toute la question du post-trauma. Et puis, l’enfant agressé par les membres de sa famille se construit dans un contexte totalement dysfonctionnel.

Le choc est tellement important que des années après, la victime continue de refouler. Une forme d’amnésie se met souvent en place pour permettre à la victime de rester en vie. “Mais le prix est énorme. Des symptômes dépressifs, psychosomatiques, des angoisses, de l’anorexie, des comportements suicidaires, de l’automutilation, des addictions: tout cela est fréquent”, signale Lily Bruyère. “La famille n’assure plus sa fonction de contenance. L’inceste est l’un des traumatismes les plus difficiles à travailler pour un thérapeute. C’est presque inguérissable”, estime le psychologue et expert Jean-Claude Maes.

La vie de Simon reste difficile et solitaire. “Je connais des victimes qui ont fondé une famille et pour qui ça va. Moi, non. Ce n’est pas l’agresseur qui paie. Lui (son oncle), il a continué après moi sur des petites de 3 ans, 4 ans. Il était intouchable.” La cinquantaine aujourd’hui, Simon n’est jamais parvenu à nouer une relation affective durable. Il dit qu’il y a une ­confusion dans sa tête, qu’il a appris à coucher tout de suite, qu’affectivement il est resté bloqué à l’âge de 18 ans. Dans sa vie, il y a eu beaucoup d’alcool, beaucoup de soins psychiatriques. “Quand une victime parle, les parents se retournent contre l’enfant dans trois cas sur quatre, en l’accusant de vouloir détruire la famille. Pourtant, c’est bien l’agresseur qui a détruit la famille par ses actes”, dénonce Jean-Claude Maes. Le simple fait que des relations sexuelles pourraient avoir eu lieu entre des membres de la famille met tout le monde d’emblée mal à l’aise. Après, tout se passe comme si la dénonciation du crime était plus grave que le crime lui-même, qui est banalisé et même parfois justifié par de l’amour.

Explosion des cas

L’asbl SOS Inceste accueille les survivants de l’inceste, des adultes et des adolescents. Elle recevait, avant le confinement, entre trois et quatre appels par semaine. Depuis lors, ça explose. Jusqu’à dix nouvelles victimes par semaine se signalent. “Le confinement a isolé les personnes et créé des ruptures de liens sociaux qui ont généré de l’introspection. Le repli sur soi a entraîné des retours sur sa vie passée”, avance Lily Bruyère. Et puis, avec le confinement, si on s’est beaucoup inquiété de la violence faite aux femmes, rien n’a été imaginé concernant l’inceste. “Quand un enfant ne va plus à l’école, il est non-stop avec des personnes qui le maltraitent. Je crains une explosion de cas dans les cinq à dix années à venir.” Dans le même temps, la pédocriminalité explose sur Internet, alimentée par des photos très souvent prises dans le cadre familial. Plus de 70 millions de clichés circulent aujourd’hui, contre un million en 2014, selon les chiffres de l’International Association of Internet Hotlines.

SOS Inceste recevait avant le confinement entre 3 et 4 appels par semaine. Aujourd’hui, ce nombre  a plus que doublé.

Tout cela se passe dans un contexte où la Belgique est à la traîne dans la lutte contre ces crimes, encore bien plus que la France. En France, le mot “inceste” est entré dans le code pénal en 2016. En Belgique, il n’y est toujours pas inscrit à ce jour. L’inceste est traité comme un “crime sexuel avec circonstances aggravantes” du fait qu’un mineur en est victime et que l’auteur est un parent. Rien n’est spécifié pour l’inceste. Or la victime, dans un lien d’autorité, n’est jamais consentante. “C’est une violence extrêmement marquée par l’emprise. Le silence qui règne en Belgique sur cette question ajoute au trauma des victimes”, dénonce Lucie Goderniaux qui a coordonné les travaux de l’Université des femmes, qui milite pour que l’inceste soit politisé. Un collectif s’est créé  pour que ce crime et ses spécificités soient reconnus. Ses demandes passent par une modification du code pénal, par des plans de prévention et de sensibilisation ainsi que par des moyens accrus pour les associations qui accompagnent les victimes.

Trois fois plus de filles

Dans l’enfance, les filles ont trois fois plus de risques d’être confrontées aux violences sexuelles que les garçons, en particulier lorsqu’elles cumulent d’autres facteurs de vulnérabilité comme le fait d’être migrantes, précarisées, malades, en situation de prostitution, porteuses de handicap. En outre, ces violences sont très majoritairement commises par des hommes: plus de 95 % des cas. “L’inceste s’inscrit dans une logique patriarcale qui permet l’appropriation des corps des femmes et des enfants”, souligne Lucie Goderniaux. Même si des femmes - et des mères - peuvent être l’auteur de tels actes, ce sont majoritairement des pères, des oncles, des beaux-pères qui sont à l’œuvre.

La défense des droits des enfants est en retard par rapport à ceux des femmes, même si les deux sont portés de concert parce qu’ils sont intimement liés. “Les femmes se sont mises à parler, mais les enfants, eux, souffrent en silence. Jusqu’à présent, l’inceste, c’est: circulez, il n’y a rien à voir, fait valoir Patric Jean, auteur d’une vaste enquête sur l’inceste. L’inceste est un phénomène systémique. Mais si vous commencez à dire que là où les enfants sont le plus en danger, c’est dans leur famille, vous touchez à quelque chose de sacré. Et puis, pour chacun, c’est extrêmement douloureux de se dire que parmi nos collègues, amis, parents, nous côtoyons tous au moins un individu qui pose problème.” Le pire, c’est peut-être les contre-attaques qui sont à l’œuvre. Nombre d’auteurs nord-américains professent que ce sont les mères qui sont coupables quand elles révèlent des faits d’inceste sur leurs enfants. “Le terme d’aliénation parentale est utilisé pour masquer l’horreur. Mon livre est rempli de témoignages de mères à qui on a confisqué l’enfant qu’elles tentaient de protéger d’abus sexuels.

Peu de plaintes, peu de suivi

Seulement 10 % des victimes porteraient plainte. Et plus de 70 % des plaintes sont aujourd’hui encore classées sans suite, selon Patric Jean. “C’est cynique et économique. Si chaque victime d’inceste portait plainte, on devrait construire de nouveaux palais de justice. Or la justice est dans un état de misère totale. Elle préfère se débarrasser de ces dossiers délicats.” D’une manière générale, on constate un manque d’informations et de formation des professionnels. “On devrait mettre au point des protocoles d’accueil des victimes par les services de police. Le monde médical, qui est de plus en plus sensible aux violences sexuelles, a aussi un rôle décisif à jouer”, suggère Lucie Goderniaux. “Il faudrait former à ce qu’est l’inceste et à comment le déceler, revendique Lily Bruyère. Et délivrer un message clair aux enfants. Ils sont tous et chacun des sujets dignes de respect. Leur corps et leur psychisme leur appartiennent.” Parfois, Simon prend le tram, respire une odeur et soudain toute l’horreur lui revient en pleine figure comme un cauchemar éveillé qui le hantera pour toujours. Son oncle lui a tout volé: son enfance, mais aussi sa vie tout entière.

Retrouvez ici le Cahier de recommandations (pour une politisation de l’inceste) qui est téléchargeable gratuitement.
 

 

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