Promotions: les femmes toujours désavantagées et une réalité difficile à changer

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L’inégalité des sexes sur le marché du travail belge est encore considérable du point de vue des promotions. Des pistes de réflexion existent mais leur application dans la vie réelle est compliquée.

En 2021, il semblerait normal qu’hommes et femmes soient traités de la même façon sur leurs lieux de travail. Mais comme le rappelle une enquête de Randstad, c’est encore loin d’être le cas. Les données récoltées sur près de 12.000 personnes montrent que les hommes ont davantage eu une promotion que les femmes au cours des cinq dernières années: 33% contre 21% respectivement. Un constat qui surprend puisqu’en moyenne, les femmes sont plus qualifiées et ont plus rapidement un emploi après les études. Mais le poids d’autres paramètres pèsent toujours énormément dans la balance.

Des écarts encore immenses

Dans le détail, Randstad a observé que les 25-34 ans ont le plus de promotions (38%) mais que dans cette même tranche d’âge, 28% des femmes ont été promues les cinq dernières années contre 45% des hommes. A priori, un élément important pour expliquer ce fossé serait que les difficultés du marché de l’emploi avec la maternité joueraient un rôle important, puisque les femmes ont en moyenne leur premier enfant à 29 ans.

Oui, sauf qu’il n’y a pas que ça. Car Randstad a remarqué que déjà de 18 à 24 ans, les promotions vont déjà plus aux hommes (25%) qu’aux femmes (14%), alors qu’elles sont encore majoritairement chez leurs parents. «Ce n’est donc pas au moment où les tâches ménagères s’imposent et encore moins à l’arrivée des enfants que les femmes accusent du retard par rapport aux hommes. Ce schéma s’observe déjà plus tôt dans la carrière», note l’étude. Quant aux femmes hautement qualifiées, le fossé est énorme (27% contre 41% pour les hommes) et même en moyenne plus grand que chez les peu et moyennes qualifiées, bien qu’un diplôme du supérieur soit généralement un bon signe pour obtenir une promotion.

Pour expliquer cette différence, Sébastien Cosentino, porte-parole de Randstad, déclare à Belga qu’il «n'est pas à exclure que certaines femmes anticipent dès leur début de carrière un futur rôle mêlant foyer et travail rémunéré». Annie Cornet, professeure en gestion des ressources humaines à l’Université de Liège, dit quant à elle à la RTBF qu’il «y a sans doute des facteurs qui sont liés au comportement des femmes et à leurs aspirations par rapport à une carrière et par rapport à une promotion. Et il y a aussi des choses qui sont sans doute liées aux comportements sexistes, aux stéréotypes et aux préjugés que peuvent avoir des supérieurs qui vont accorder les promotions».

Le congé de paternité: une piste intéressante mais pas suffisante

Si on reprend chacun de ces éléments d’explication, on se rend compte qu’il est loin d’être facile de changer cette situation. D’abord, il y a la maternité. Début 2020, le FMI a fortement suggéré à la Belgique d’augmenter ses congés parentaux. Objectif: réduire le «quotient conjugal», soit l’écart du poids des charges ménagères entre les femmes et les hommes, et changer le regard sur les congés parentaux. Quelques mois après, la décision tombe : le congé de paternité est allongé de 10 à 15 jours dès janvier 2021 puis le sera à 20 jours en janvier 2023. Un changement qui reste cela dit loin des 15 semaines pour les femmes (la Ligue des familles demande l’égalité des congés) et des quatre mois de pause qu’ont les pères espagnols depuis cette année.

Est-ce que toutefois le congé de paternité a vraiment un effet sur la répartition des tâches ménagères? Oui, mais ce n’est pas suffisant selon Hélène Périvier, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques. Elle explique que même si beaucoup de pères le prennent, il faut qu’il soit obligatoire pour que l’effet soit plein et entier (ce qui n’est pas le cas en Belgique). Et même avec ça, le problème n’est pas réglé pour autant. «Pour avoir un véritable effet sur le marché du travail, il faut repenser l'accueil des jeunes enfants jusqu'à leur scolarisation […] Il y a encore un vrai chantier à ouvrir», dit-elle à France Culture, notamment en évoquant le cas des crèches qui peuvent aider en ce sens.

De nombreux obstacles dans les carrières des femmes

Outre la question de la maternité, il y a aussi celle de la relation des femmes par rapport à leur carrière. Premier élément qui joue ici: les femmes sont beaucoup plus nombreuses à travailler à temps partiel. Selon Statbel, 43,6% des femmes salariées sont dans cette situation, contre 11,8% des hommes. Or cela a un impact négatif sur la construction du salaire au fil des années.

Ensuite, il y a la sous-représentation des femmes dans les conseils d’administration. Un quota imposé en 2011 a permis d’avancer en imposant aux entreprises publiques et aux sociétés belges cotées en bourse qu’il n’y ait pas plus des deux tiers du personnel du même sexe. La mesure a été un succès et la députée Els Van Hoof (CD&V) a proposé en novembre dernier que ce quota soit étendu aux comités de direction des entreprises publiques. Mais même si ce système de quota est efficace sur le plan arithmétique, il n’amène pas à un changement des mentalités par rapport au sexe ou à l’adoption automatique de politiques plus favorables aux femmes. «De nombreuses enquêtes ont cherché à évaluer ce type d’effets, et débouchent sur des résultats ambivalents», explique Anne Revillard, sociologue à Sciences Po, à la revue Cogito.

Enfin, il y a encore deux problèmes. D’une part, les femmes sont sous-représentées dans les études supérieures aboutissant à des métiers mieux rémunérés, et inversement. Selon une enquête de l’UCLouvain par exemple, elles représentent seulement 16% des étudiants de polytechnique. Une sensibilisation des filles dès le secondaire à ce type de parcours moins prisé peut néanmoins changer les choses. «Une expérience de L’Oréal a montré qu’une seule heure d’intervention d’une doctorante dans une classe de lycée peut changer de 5 % l’orientation choisie par les jeunes», dit au Monde Dominique Meurs, codirectrice du projet Travail du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap). Et d’autre part, une fois employées, «les statistiques montrent que les hommes vont souvent prétendre à une promotion alors qu’ils répondent à 70% des critères d’un poste», déclare Grégory Renardy, Executive Director chez Michael Page, interrogé par l’Écho.

La difficulté de changer les mentalités

Pour finir, il y a le problème des stéréotypes. En 2017, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes avait lancé une campagne dénommée: «Nous sommes heureux de vous annoncer la naissance d’Emma… Au boulot, ils le sont moins». Une enquête statistique avait alors établi que trois femmes sur quatre avaient subi au moins une forme de discrimination ou de préjudice au travail à cause de leurs grossesses ou maternités. Le plus souvent, c’est la difficulté à concilier vie privée et professionnelle qui est en cause, mais aussi la dégradation des relations avec les collègues ou la hiérarchie. Une réalité qui amène la moitié des femmes en recherche d’un emploi à ne pas être candidate pour une offre, et une femme sur quatre à envisager une démission pendant cette période de grossesse et de maternité.

Dans 22% des cas, les discriminations sont directes (ce qui va de la réaffectation à la diminution de salaire voire le licenciement) et indirectes à hauteur de 69%. Parmi ces dernières, on retrouve des règles favorisant les employés parmi lesquels, de facto, les nouvelles mères ne peuvent se retrouver (à cause du temps de travail à prester par exemple). Là aussi, de longs efforts doivent être entrepris pour changer les mentalités. Mais encore une fois, ce n’est pas une tâche aisée.

Reste qu’il est possible de combiner les différents leviers dénombrés par les experts: allongement du congé de paternité, amélioration de l’accueil de la petite enfance, meilleure répartition des tâches ménagères, des emplois à temps partiels mieux répartis, des quotas en entreprises, une sensibilisation des filles aux métiers mieux rémunérés et une meilleure information sur la façon de décrocher une promotion.

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