Une psy sanctionnée pour des photos sexy : l’ombre du néo-puritanisme?

@Capture d’écran Instagram
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La suspension de Kaat Bollen a résonné en Flandre comme un coup de tonnerre. Certains de ses collègues s’inquiètent même d’une dérive intolérante à l’œuvre dans notre société. Et pas seulement au nord du pays.

Elle est inconnue chez les Belges francophones mais figure parmi les Bekende Vlamingen. Cette semaine, une polémique est née suite à la décision de la commission des psychologues de suspendre Kaat Bollen, qui est à la fois psychologue et sexologue. En cause: une plainte d’un de ses collègues qui s’était offusqué de voir des photos d’elle dénudée ou en corset sur Instagram. Il était aussi choqué de voir que celle-ci vendait des sex-toys et avait réalisé un film érotique. Face à ces éléments, la commission a donc tranché en défaveur de Kaat Bollen. Une décision qui a non seulement fait réagir la principale intéressée mais aussi le gouvernement flamand et d’autres psychologues qui voient ici un retour en arrière sur le plan des libertés individuelles.

L’indignation à tous les niveaux

Après cette sanction, Kaat Bollen a voulu frapper fort pour dénoncer le choix de la commission. Elle a donc décidé de remettre son titre de psychologue. «Si être psychologue en 2021 signifie que je n’ai pas le droit d’être moi-même, même en privé, alors je préfère ne pas être psychologue. Cela fait mal et c’est dur», a-t-elle déclaré à la presse flamande alors qu’elle organise une riposte avec «l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes». Sur la RTBF, elle explique aussi qu’elle «ne pense pas avoir fait quelque chose de contraire aux valeurs». «Je ne peux imaginer que les femmes puissent dire qu'elles sont indignes si elles ne sont pas assez habillées pour nos normes», ajoute-elle, en précisant qu’elle ne considère également pas comme étant «indigne» le fait de vendre des jouets sexuels. Quant à son film érotique, il était destiné à promouvoir l’égalité homme-femme.

Quant à la commission des psychologues, elle justifie son jugement de la façon suivante: «Elle doit considérer que son comportement peut nuire à la profession. D'autres psychologues sont entraînés dans le même bain et la dignité de leur métier est ternie». Un avis qui a provoqué la condamnation du ministre flamand de l'Égalité des chances, Bart Somers (Open Vld): «C'est inouï et nuisible pour les femmes qui sont capables de décider elles-mêmes de ce qu'elles veulent porter. On dirait que nous sommes retournés dans les années 1950», déclare-t-il à la VRT. Il a promis de s’entretenir avec la commission.

Une grande tension au sein de la profession

Du côté des psychologues, cette affaire provoque un grand malaise. À côté de ceux qui sont de l’avis de la commission, il y en a d’autres qui sont contre. C’est le cas de Ellen Bisschop qui a publié une photo d’elle en vêtements sexys pour soutenir Kaat Bollen. D’autres psychologues s’inquiètent du manque de transparence de la commission qui n’écouterait que la plainte mais pas l’accusé(e).

Mais cette polémique pourrait aussi être le symptôme d’un phénomène bien plus large. C’est l’avis de Pascal De Sutter, psychologue politique et sexologue, qui y voit la manifestation d’un mouvement de fond. «Malheureusement, je ne pense pas que la commission soit en décalage avec la société actuelle parce qu’il y a un retour d’une forme de néo-puritanisme. Je me souviens par exemple d’une fois où j’ai participé à une émission à la télévision française pour parler d’éducation sexuelle et où on m’expliquait que cela ne pouvait pas se faire avant 23h pour ne pas traumatiser les gens ou les enfants. Et pourtant, il n’était question que d’éducation sexuelle ! Cela montre bien qu’il y a ici un courant plus large. Et selon moi, la commission des psychologues s’est inscrite ici dans le cadre de ce néo-puritanisme».

Vers moins de tolérance?

Pour appuyer son propos, Pascal De Sutter rappelle le contexte des années 1980. À cette époque-là, TF1 pouvait diffuser des séances de strip-tease, même juste avant le journal. Sur les plages, il y avait 80% de monokinis et le naturisme était en plein développement. Aujourd’hui, tout cela appartient au passé, et cela se trouve dans toutes les couches de la société. «S’il y a plus de tolérance par rapport à l’homosexualité, c’est l’inverse sur d’autres plans comparé aux années 1980. Je ne peux par exemple pas écrire sur Facebook le mot sexualité, même en tant que sexologue. Et une femme n’a pas intérêt à se promener en mini-jupe dans certains quartiers si elle ne veut pas se faire insulter ou agresser», explique le psychologue.

D’après lui, une telle évolution serait due à plusieurs facteurs. Il y aurait d’abord un effet de balancier entre des époques plus libres et d’autres moins tout au long de l’histoire. Mais il y a aussi l’émergence de courants religieux rigoristes, que ce soit au sein de l’islam dans les pays musulmans ou au sein de la chrétienté, notamment aux États-Unis. S’y ajoute le fait que certaines minorités intolérantes se font plus entendre qu’avant, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour Pascal De Sutter, le fait que la commission des psychologues suive ce mouvement est très inquiétant. «Je ne vois pas en quoi des photos sexys d’une psychologue pourraient nuire à la profession. C’est sa liberté à elle. C’est scandaleux que des personnes la répriment comme cela. Au contraire, plus il y a de liberté à ce niveau-là et plus on a une société pacifique et tolérante», dit-il. «Toutes ces décisions de commissions professionnelles partent toujours de bonnes intentions. Mais j’observe que quand on donne un pouvoir de contrôle sur les êtres humains, il y a toujours un danger de dérive, et c’est ce qui s’est passé ici. Je ne pense pas que notre société a besoin de toujours plus de contrôle. Et si cela dérange les gens que leur psychologue ait un comportement comme celui de Kaat Bollen, ils n’ont qu’à en changer», conclut-il.

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