Qui sont ces gens qui dénoncent leurs voisins?

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Derrière les cas de dénonciations, voire de délation, se cachent toute une palette de motifs. Mais quoi qu’il arrive, cela ne présage rien de bon pour les futures relations de voisinage.

Depuis le début de la crise, les dénonciations pour des manquements aux règles sanitaires ne cessent de faire l’actualité. Encore ce samedi, un habitant d’Hasselt a dénoncé des enfants célébrant le retour de leur camarade de huit ans guéri du cancer (malgré le respect des mesures). Au cœur de ce débat qui agite la société depuis mars, une question essentielle: faut-il encourager ou pas ce type d’alertes lancées à la police? Certains sont pour, voire très favorables comme dans les cas des autorités sud-coréennes, en vertu de la lutte contre le coronavirus. D’autres se révoltent contre un comportement qui rappelle la collaboration lors de la Seconde Guerre mondiale.

Un phénomène qui ne s’essouffle pas, bien au contraire

La question des dénonciations n’est quoi qu’il en soit pas un sujet mineur. En France, le syndicat Alternative Police a relevé qu’elles représentaient jusqu’à 70% des appels au numéro d’urgence de la police (le 17) dans les grandes agglomérations, voire 90% à Bordeaux après 16 heures. Mais plus généralement, le phénomène a été constaté dans le monde entier.

La décrue de l’épidémie durant l’été a pu ensuite faire croire que ces appels allaient se calmer, mais la deuxième vague a rendu à nouveau la question particulièrement brûlante en décembre. «C’est une horreur, on reçoit des dizaines de dénonciations par jour», confie le porte-parole de la zone de police de Charleroi à la RTBF. «Les gens dénoncent tout et n’importe quoi. On reçoit même des courriers anonymes réalisés avec lettres découpées dans les journaux et collées sur une feuille de papier», ajoute-t-il. Son collègue de la zone Bruxelles-Ixelles fait le même constat, en précisant qu’il y a eu un renforcement pendant la deuxième vague.

Des sentiments divers pour un même résultat

Pour expliquer cet afflux d’appels et de lettres, la police développe plusieurs hypothèses. Bien sûr, il y a les personnes qui pensent ainsi accomplir leur devoir civique, mais ce n’est pas tout. Il y a d’abord le climat de peur et de stress suscité par la crise, puis la jalousie de voir d’autres se permettre des libertés au mépris du respect des autres pour les mesures sanitaires, ou encore le besoin de se sentir en sécurité et de se rassurer en demandant l’intervention des forces de l’ordre. «L’être humain se retrouve très démuni lorsqu’il n’a pas le sentiment de pouvoir contrôler ce qui se passe, ce qui est le cas actuellement avec la pandémie», estime Bernard Rimé, professeur de psychologie à l’UCLouvain, dans une interview à La Libre. «Dans ce genre de période, les gens vont adopter les voies et moyens pour se donner l’impression de ne pas subir, de pouvoir corriger les choses. Dénoncer, c’est une réponse à la frustration».

Son collègue de Louvain-la-Neuve, le sociologue Xavier Rousseaux, rappelle quant à lui que les cas de dénonciation existent en tout temps mais avec des pics lors d’une crise ou d’une guerre. «Car les citoyens subissent des restrictions d’approvisionnement, de circulation, des pertes économiques, qui favorisent ces comportements», dit-il à 20 Minutes. Un sentiment qui ne fait qu’empirer avec l’allongement de l’état d’urgence et qui laisse de plus en plus de place à la méfiance. «Certains craignent que la durée du confinement soit majorée par les incivilités de quelques-uns et pensent qu’en les signalant, ils agissent pour le bien collectif», ajoute la psychiatre Anne Raynaud.

Au-delà de ces constatations générales, il y a aussi des particularités locales qui favorisent ou pas les dénonciations. «Cela se produit plus souvent dans les agglomérations, où de nombreuses personnes dépendent les unes des autres, que dans les zones moins peuplées où vous avez plus d’espace», explique à l’AFP Rafael Behr, professeur de criminologie et de sociologie à l’Académie de police de Hambourg.

La délation: le reflet d’un malaise

Dénoncer, c’est une chose. Mais dans certains cas, il y a en plus l’idée de nuire volontairement à l’autre, ou de se venger. On parle alors de délation. Une personne peut par exemple invoquer, à tort ou à raison, le respect de l’ordre alors qu’en réalité, sa motivation première est une pure jalousie envers un voisin ou un proche à qui elle envierait quelque chose. La délation est donc intimement liée à la volonté de profiter de la crise dans un but personnel.

Xavier Rousseaux n’est en ce sens pas étonné de voir que la majorité des dénonciations sont le fait de «personnes qui se connaissent et qui ont des contentieux antérieurs», en précisant que la crise amène aussi à la résurgence de stéréotypes envers certains groupes. «D’autant qu’on est dans un monde très duel, où la compétition est exacerbée. Et le confinement souligne les inégalités face au logement, par exemple. D’où la volonté de certains de régler leurs comptes avec un voisin qui serait mieux loti, en le dénonçant», ajoute Anne Raynaud qui termine en disant que les personnes qui se sentent insécures ou menacées de manière générale sont plus susceptibles de commettre des actes de délation.

Le risque d’une escalade de la violence

Reste que tout ceci n’est pas sans conséquences. Une dénonciation n’est pas vraiment le genre d’acte susceptible d’améliorer les relations de voisinage. Pire: cela pourrait même enclencher un cercle vicieux où chacun pourrait chercher à se venger de l’autre. C’est un risque ressenti de façon très palpable dans un article du Soir qui a suivi des policiers lors du réveillon de Noël. Premier exemple: un appel contre une famille qui n’avait en réalité pas enfreint les mesures sanitaires. «C’est la voisine qui a appelé?», demande alors le père qui sourit nerveusement, ce qui laisse présager les tensions à venir. Dans une autre maison, une femme accuse son ex-mari de l’avoir dénoncée. «Ces contrôles qu’on nous impose permettent à des gens de régler des comptes», déplore un policier qui déteste entrer ainsi dans l’intimité des familles. De son côté, Vincent Gilles, le président du syndicat SLFP Police défend les dénonciations, en précisant que près de 80% des interventions en lockdown party sont permises grâce à elles.

Enfin, à Liège, des avocats ont mis en garde contre les répercussions des faits de dénonciations. «Le problème, c'est l'escalade, avec des plaintes à répétition de la part des voisins et un sentiment d’insécurité perpétuel. […] Lorsqu'on dénonce quelqu'un, il faut s'attendre à avoir un retour de manivelle. Lorsque cette crise sanitaire sera finie, les relations entre ces voisins seront dégradées», prévient l’un d’entre eux, David Willems, à RTC. Il rappelle qu’en tout cas sous forme d’avertissement que si un cas de délation sans preuve est attesté, il peut y avoir à la clé une sentence de 400 à 8.000€ d’amende et une peine de prison de 15 jours à 6 mois contre le délateur.

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