La chute de l'empire américain

Le drapeau confédéré, pour la première fois dans l'antre des institutions démocratiques américaines  - Belga
Le drapeau confédéré, pour la première fois dans l'antre des institutions démocratiques américaines - Belga
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Le Capitole, siège des institutions de « la plus grand démocratie du monde », a été envahi par des hordes de Trumpistes ne reconnaissant pas le résultat des élections. Au-delà des faits, le symbole est glaçant : la démocratie US est en lambeaux. Comment en est-on arrivé là ?

L'image est hautement symbolique. Au sein du Capitole flotte le drapeau confédéré, symbole de la division du pays, de la guerre civile qui a déchiré la nation de 1861 à 1865, de l'esclavagisme des Etats du sud et de la violence d'extrême droite. C'est la première fois que ce drapeau passe les portes de ce building, épicentre de la démocratie américaine considérée comme « la plus grande du monde » et une des plus anciennes. Et il a été apporté par un supporter de Donald Trump en ce 6 janvier 2021, jour où le Congrès devait valider définitivement l'élection de Joe Biden à la présidence des Etats-Unis.

La démocratie américaine est menacée. C'est ce qui ressort de cette image et de l'irruption de milliers de soutiens à Trump au sein des institutions démocratiques, véritable insurrection, « une attaque inédite contre la démocratie », selon le président élu et de nombreux chefs d'Etat de par le monde. Quelque chose comme des invasions barbares marquant la chute de l'Empire ayant dominé le XXe  siècle.

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Les invasions barbares

Depuis deux mois, Donald Trump n'admet pas sa défaite aux élections. Sans preuve aucune, il rabâche qu'il a gagné, qu' « on » lui a volé l'élection. « Les mots ont un sens », disait Camus. Ceux d'un président, encore plus. Or, Trump n'en démord pas : « Nous n'abandonnerons jamais. Nous ne reconnaîtrons jamais la défaite. Nous allons arrêter le vol de l’élection », lançait-il encore il y a quelques jours à peine. En marge de la validation par le Congrès des résultats du 3 novembre, il a appelé ses supporters à « marcher sur le Capitole ». Ceux-ci ne se sont pas fait prier.

Ils étaient une dizaine de milliers, de simples sympathisants pour qui Donald Trump est l'élu (dans tous les sens du terme), des conspirationnistes ou des milices d'extrême-droite. Certains avec la bannière étoilée, d'autres avec le drapeau confédéré, tous buvant les mots du président déchu jusqu'à la lie, persuadés qu'il y a eu fraude, que l'élection a été volée, incapables d'accepter la défaite de leur champion.

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« J’attends que le collège électoral nous sauve du communisme. Si cela n’arrive pas maintenant, cela n’arrivera jamais », a déclaré à l'AFP un certain Tom McKenzie, 60 ans, qui ajoutant que « les forces de l’ombre, l’Etat profond, le marais sont de nouveau à l’œuvre ».

Sans beaucoup d'efforts, ils ont passé le cordon de sécurité rapidement débordé, ont envahi le Capitole, certains s'asseyant dans les sièges de députés, du président du Sénat, embarquant des pupitres et autres souvenirs, faisant des selfies, envahissant les lieux à leur aise avant de regagner leurs contrées souvent bien éloignées de Washington - c'est d'ailleurs souvent tout le problème - quand leur champion a fini par leur demander de rentrer chez eux. Simplement. Comme une journée à Disneyland.

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Une démocratie, deux communautés, deux mesures

La question qui se pose est aujourd'hui celle de la sécurisation du Capitole alors qu'une manifestation de grande ampleur était attendue, était appelée même par le président. 350 soldats de la garde nationale étaient mobilisés. La plupart se chargeant de la fluidité de la circulation tandis que des milliers de manifestants débarquaient.... Quand ceux-ci ont chargé, le staff de la sécu des institutions s'est trouvé bien esseulé, s'enfuyant devant des groupes de personnes éructant des « Bullshit ! Bullshit ! Bullshit ! » - la très très grande majorité étant des hommes blancs. Seulement, alors, 1.100 soldats ont été appelés en renfort, mais il était déjà trop tard.

Quel contraste avec la situation lors de manifestations du mouvement Black Lives Matter cet été ou des rangées serrées de troupes anti-émeutes armées jusqu'aux dents, chiens en laisse et véhicules blindés en bas des escaliers, protégeaient ces mêmes institutions ! Deux communautés, deux mesures ? « Vous imaginez si des Noirs avaient fait le quart du dixième de ce que ces terroristes intérieurs ont commis aujourd’hui ? s’indigne Ben Crump, avocat des droits civiques, à l'AFP. Ils auraient été matraqués, gazés à la bombe lacrymogène et au spray au poivre puis arrêtés et accusés de crime, voire de trahison. C’est encore une illustration de notre justice à deux vitesses ».

Ce 6 janvier, quatre personnes sont mortes dans les émeutes, dont une a été abattue par la police du Capitole. Pendant que des centaines d'autres envahissaient l'immeuble sans rencontrer de résistance... « Des Noirs n’auraient même pas eu le temps de pénétrer dans l’enceinte que la police aurait déjà ouvert le feu, à la minute où les premiers auraient commencé à se rapprocher d’eux », DeRay Mckesson, dirigeante du mouvement Black Lives Matter (BLM).

Cordon de sécurité lors de la manifestation BLM à l'été 2020 - AFP

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La chute d'un empire

Après ces troubles, le Congrès a repris ses travaux pour, enfin, valider l'élection de Joe Biden à la présidence des Etats-Unis. Les proches de Trump comme le vice-président Mike Pence et le vice-président du Sénat Mitch McConnell ont fini par se ranger du côté de la raison et des institutions démocratiques. Mais le parti républicain est plus divisé que jamais. Une bonne partie a fermé les yeux pendant trop longtemps, suivant aveuglément leur champion (presque) jusqu'au bout. Certains élus continuent d'ailleurs de le soutenir.

« La démocratie américaine ne va pas bien, nous disait en novembre Nicolas Labarre, maître de conférence en civilisation américaine à l'Université Bordeaux-Montaigne, notamment parce que le parti républicain est arrivé avec comme stratégie manifeste de décourager les gens d'aller voter pour limiter le nombre de voix et en le disant explicitement. C'est une citation de Trump : « Si tout le monde vote, je ne peux pas gagner ». C'est assez glaçant de penser que dans la « plus grande démocratie du monde », pour reprendre l'expression consacrée, on a un parti qui dit que le but du système américain est de ne pas entretenir la démocratie ». Deux mois plus tard, l'appel était à l'insurrection.

La situation est telle que l'ancien président républicain George W. Bush, loin d'être le dernier va-t'en-guerre qui soit, s’est dit « consterné par le comportement irresponsable de certains dirigeants politiques depuis l’élection ». De son côté, Donald Trump a fini par admettre, non pas sa défaite, mais que son mandat est terminé, promettant au passage une « transition ordonnée ». Mais c'est déjà trop tard. La transition s'est faite de manière tout sauf ordonnée et la « plus grande démocratie du monde » est dans un sale état. Elle a montré ses faiblesses, son visage le plus hideux, pour le plus grand bonheur de tous les dictateurs et populistes de la planète. On vient peut-être d'assister en direct à la chute de l'empire américain, ni plus ni moins.

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