Un futur baby-boom Covid? Une thèse controversée

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Les rumeurs sur une possible explosion des naissances ont le vent en poupe. Mais cette analyse est loin d’être certaine. D’autres indicateurs présagent même le contraire.

Il y a environ neuf mois, le monde entier se confinait. Cela veut dire qu’il temps de voir les premiers «bébés Covid». Or ce lundi, le porte-parole de l’Association flamande des gynécologues, Johan Van Wiemeersch, a justement annoncé que l’hôpital Saint-Augustin d’Anvers, la plus grande maternité de Belgique, s’attend à 500 naissances supplémentaires en 2021 par rapport à une année normale, pour atteindre un total de 4.000. La raison serait simple pour lui: plus de temps à la maison, donc plus de possibilités d’avoir un enfant. Sur RTL, une sexologue, Julie Du Chemin, a réagi à cette annonce en ajoutant qu’une période de crise serait propice aux relations sexuelles, invoquant «deux pulsions antinomiques que l'on nomme aussi Eros et Thanatos», en référence aux dieux de l'amour et de la mort. Bref, pour se consoler d’une période si difficile, on pourrait s’attendre à un baby-boom. Sauf qu’en réalité, selon de nombreux autres experts, c’est beaucoup plus compliqué que cela.

Un baby-boom plus probable dans les pays pauvres

En Belgique, pour l’instant, l’heure est encore à la prudence sur les données. Si le CHU de Liège s’attend comme à Anvers à un mois de janvier chargé au vu des consultations de sages-femmes, aucun indicateur du genre n’est recensé à Bruxelles, que ce soit au CHU Saint-Pierre ou à l’UZ Brussel.

Pour en savoir plus, il faut donc regarder dans les autres pays. En l’occurrence, ce sont surtout les pays en voie de développement qui s’attendent à un baby-boom Covid, mais cela à cause d’un contexte bien particulier: avec le confinement, l’accès à la contraception s’est fortement réduit là-bas, notamment en région rurale. Une mauvaise nouvelle pour certains États qui redoutent qu’un baby-boom n’aggrave les problèmes de pauvreté.

C’est le cas en Indonésie, où l’agence de planning familial s’attend à 400.000 naissances supplémentaires. Des équipes médicales parcourent donc les villages pour appeler à la prudence. «Vous pouvez avoir des relations sexuelles. Vous pouvez vous marier. Mais ne tombez pas enceinte», crient-elles via un haut-parleur, comme l’a constaté l’AFP. Aux Philippines, même scénario. L'Institut de la population de l'Université des Philippines et du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) s’attend à 210.000 bébés en plus en 2021, alors que le pays lutte pour éviter une natalité trop forte dans un pays déjà très peuplé. Dans le monde, l’UNFPA s’attendait en avril à sept millions de grossesses non désirées dans le monde, surtout dans les pays pauvres.

En Occident, un déclin de la natalité plus probable

Dans les pays riches par contre, c’est une autre histoire. Certes, certains hôpitaux américains ont rapporté une augmentation récente de 30% des naissances. Mais l’agence de presse italienne (AGI) précise que cette hausse devrait se limiter aux zones paupérisées. Dans les plus aisées, c’est même un déclin des naissances qui est prévu. Dans tout le pays, le Brookings Institute prévoit d’ailleurs environ 300.000 naissances de moins en 2021.

En Belgique, au niveau national, c’est cette dernière tendance qui devrait prévaloir selon le docteur Thomas Pezin, chef de clinique d’obstétrique aux hôpitaux Iris Sud, interrogé par Le Soir: «Nous sommes nombreux à avoir eu cette impression d’une hausse des grossesses juste après le premier confinement. Mais les chiffres montrent qu’il n’y a pas de réelle augmentation des grossesses, même plutôt une tendance à la baisse». Une analyse confirmée par le bureau du Plan et Marie Vandresse, démographe au sein de l’organisme public de prévision et d’analyse.

Des incertitudes économiques qui pèsent sur les projets de parentalité

Alors pourquoi une telle tendance dans les pays développés? Selon Philip N. Cohen , professeur de sociologie et démographe à l'Université du Maryland, «il y a une vision naïve selon laquelle la naissance aboutit simplement à mettre les hommes et les femmes dans une même pièce, mais ce n'est pas comme cela que fonctionne la société moderne», déclare-t-il à USA Today. Selon lui, les données Google appuieraient cette hypothèse avec une diminution significative des recherches liées au sexe et à la grossesse.

Mais au-delà de cela, les démographes rappellent que c’est surtout la situation socio-économique qui joue un rôle dans la natalité en Occident. La crise de 2008 a ainsi provoqué une chute des naissances et il se pourrait bien qu’il en soit de même en 2021 vu les incertitudes économiques récentes. Aux États-Unis, une enquête de Modern Fertility l’a confirmé en étudiant les modifications de calendriers de fécondité. Si 25% des femmes ont décidé d'accélérer leurs délais pour avoir des enfants et se concentrer ainsi sur «ce qui est le plus important dans leur vie», 48% ont retardé cette perspective, en premier lieu à cause de leur situation financière, puis du fait du défi de la parentalité dans le contexte actuel et d’un accès plus difficile aux soins de santé.

Une tendance encore à confirmer

D’autre pays occidentaux semblent confirmer cette perspective. Outre-Atlantique, Statistique Canada juge «que le climat d’incertitude et d’inquiétude devrait se traduire par la diminution de la fécondité». En France, certes il y a eu une hausse des ventes de tests de grossesse de 37% lors de la première vague de coronavirus, mais cela ne présagerait pas un baby-boom. D’après un sondage repéré par France 3, ces achats n’étaient «pas obligatoirement liés à la volonté d’enfanter, mais plutôt à des cycles interrompus, perturbés par le confinement». D’autres études montrent a contrario une chute des ventes de préservatifs qui serait due à un besoin moindre pendant le confinement. Un sondage Ifop de mai dernier vient enfin tempérer l’analyse de la sexologue interrogée par RTL en affirmant qu’un couple confiné sur cinq (21%) n’a eu aucun rapport sexuel au cours des quatre semaines précédentes, contre 10% en temps normal. Pareil aux États-Unis où 44% des personnes interrogées ont eu une diminution de la qualité de vie sexuelle.

En résumé, les prévisions n’annoncent donc pas un baby-boom en 2021. Mais pour en être sûr, il faudra voir ce qu’il en sera dans les faits. Et pour cela, il va falloir attendre. L’ONE (Office de la naissance et de l’enfance) et de Statbel ne prévoient pas de données objectives probantes avant le printemps 2021. Pareil du côté de Statistique Canada. Gilles Pison, démographe interrogé par Le Parisien, estime même que pour mesurer l’effet du confinement, «il va falloir attendre un an». La persistance ou pas des conséquences économiques de la crise sanitaire devrait aussi influer sur les tendances à venir. Et si la baisse de la natalité se confirme, cela devrait creuser les difficultés démographiques de nombreux pays européens du fait de la forte mortalité liée au Covid-19. En Belgique, la surmortalité a ainsi explosé lors des deux vagues de coronavirus (sans compter la canicule d’août dernier), comme l’a montré Statbel, avec un excès d’environ 16.000-17.000 décès en 2020 par rapport aux dernières années.

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