Selon la commune, les femmes sont plus ou moins soutenues dans l’espace public

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La ville de Bruxelles a adopté de nouvelles mesures pour davantage de sécurité et de confort pour les femmes en ville. Pour les associations, c’est bien, mais cela montre aussi que la Belgique a encore à faire.

Pour la capitale belge, en 2020, c’est clair et net: il est grand temps de lutter contre les discriminations de genre. Fin novembre, le conseil communal de la ville de Bruxelles adoptait un nouveau plan d’action pour l’égalité entre hommes et femmes. Ce lundi soir, cette même commune a voté une motion appelée «Safe in the City» pour aller encore plus loin, en aménageant l’espace public pour améliorer le bien-être des femmes. Cela passe notamment par davantage de toilettes publiques, un éclairage intelligent ou encore la féminisation des noms de lieux en ville. Du côté des associations, l’initiative est la bienvenue. Mais pour elles, l’activisme de Bruxelles, plutôt isolé par rapport aux autres communes du pays, est la preuve que cette question est encore trop souvent délaissée par les autorités d’autres niveaux de pouvoir.

Les communes en première ligne

Globalement, les points défendus dans la motion «Safe in the City» recoupent plusieurs demandes des organisations de femmes. Avec la crise actuelle, la question des toilettes publiques est par exemple devenue encore plus prégnante puisqu’il n’est plus possible de se rendre dans les cafés et les restaurants. La promesse bruxelloise arrive donc à point nommé. «La question maintenant, c’est que la ville de Bruxelles fasse bien attention par la suite à toujours agir en concertation avec les associations qui connaissent la situation et savent ce qu’il est possible de faire», ajoute Céline Caudron, coordinatrice nationale de Vie Féminine. «Mais a priori, oui, c’est une bonne démarche que l’on s’intéresse à ça. On a l’impression que ça va vers le mieux, sûrement sous impulsion des manifestations des femmes en Belgique et dans le monde. Il y a 2-3 ans, il n’y avait même pas vraiment de démarche pour mettre en place des mesures».

Selon elle, cet exemple de la capitale belge montre toutefois en filigrane qu’il y a un gros souci en Belgique: il n’y a pas de généralisation de ce type de mesures. Elles sont principalement le fait d’autorités communales, probablement sensibilisées par leur proximité avec le terrain, mais les plus hauts niveaux se refusent toujours à appuyer concrètement une généralisation des bonnes pratiques. Parmi les bons exemples, il y a Gand, où une mobilisation il y a quelques années a permis d’améliorer la place des femmes dans l’espace public, là aussi avec des toilettes. À Namur, des marches exploratoires ont été organisées pour identifier les endroits insécurisants et proposer des façons de les sécuriser, sans oublier la pose d’un éclairage intelligent du côté de la Citadelle. Mais Vie Féminine constate qu’ailleurs, des communes ignorent souvent les appels des associations.

Plus on monte dans les niveaux de pouvoir, plus ça bloque

En Belgique francophone, les niveaux de pouvoir supérieurs ne sont pas pour autant inactifs. Les deux régions et la communauté ont notamment toutes adopté des plans de lutte contre les violences faites aux femmes, tout comme la nouvelle secrétaire d'Etat à l'égalité des chances au fédéral. Pour Céline Caudron, cela donne la direction à suivre, mais ce n’est pas assez. «C’est un message donné aux communes, ce qui se faisait peut-être moins avant. Cela dit, ce n’est pas contraignant, il n'y a pas de budget adapté à la clé, et on estime qu’il faudrait peut-être le faire, notamment concernant le traitement des cas de violences faites aux femmes», juge-t-elle. Sans ce caractère obligatoire, ainsi que des moyens pour mettre en œuvre les intentions déclarées, ça ne bouge pas, ou du moins pas assez.

Elle critique aussi l’inaction du fédéral. «Par exemple, quand on parle de la police par rapport à la violence faite aux femmes, il n’y a pas une volonté nationale d’en faire une priorité au-delà des déclarations d'intention, même si les autorités disent le contraire. Dans les faits, quand on interpelle le gouvernement fédéral, on nous répond que cela relève des zones de police et qu’il n’est possible de rien faire. Cela nous étonne parce que pendant la crise, on voit bien qu’il y a des directives du ministère de l’Intérieur qui s’imposent dans tout le pays pour la répression des infractions aux mensures sanitaires. Donc c’est possible d'imposer des pratiques communes pour mieux accompagner et protéger les femmes victimes de violences. Mais on est encore bien loin de ça. De ce fait, ça ne marche qu’avec les communes qui ont envie de le faire», analyse-t-elle.

La nécessité d’être proactif

Alors pourquoi ça coince? Possiblement parce qu’il y a un manque de prise de conscience du problème dans les cercles plus élevés du pouvoir, d’après Vie Féminine. Pourtant, selon un sondage de Plan International de 2019, 91% des jeunes filles belges de 15 à 24 ans ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans des lieux publics. Cela se concrétise par des sifflements (82%), des regards insistants (79%), des commentaires sur le physique (62%) et des «dragues lourdes en face-à-face» (59%), sans compter les autres formes de violence qui sont nombreuses.

D’après ce même sondage, 93% des sondés estimaient que pour remédier à cette situation, il fallait plus de mesures préventives. Un point sur lequel Céline Caudron est complètement d’accord. Elle note qu’en Belgique, l’idée est souvent d’avoir des lois répressives, qui interviennent une fois l'agression commise, sans compter que certaines comme celle de 2014 contre le sexisme dans l’espace public sont peu connues et donc peu appliquées. Certes, ces textes juridiques peuvent avoir un effet dissuasif, mais il en faut plus. «Il est évidemment important d'améliorer l'accompagnement des victimes et le suivi des auteurs une fois que les violences sont là. Mais le principal, c’est que les violences n’arrivent pas ou, du moins, diminuent, ce qui passe par la prévention. Pour que cela change, il faut donc agir de façon proactive dans l’aménagement de l’espace public, dans le renforcement des associations et services spécialisés qui permettent un travail patient sur le terrain, dans l’implication réelle de la police envers les femmes victimes, dans la sensibilisation à l’école de l’égalité des sexes, etc.». Elle rappelle aussi que dans les cas de violences, il ne suffit pas de donner des peines de prison pour régler le problème. Il faut au contraire un travail sur le long terme, avec à la fois de la prévention, de l’accompagnement et des poursuites, en envisageant toutes les formes de violences faites aux femmes qui sont toutes liées par le même mécanisme et en incitant à l’évolution des comportements.

«On est conscient que ce qu’on demande requiert un gros boulot. C’est un problème de société grave qui demande des moyens et on ne demande pas mieux que de réfléchir avec les politiques pour répondre à cela de manière coordonnée. Pour l’instant, si on habite dans une commune active sur ce plan, tant mieux pour nous, et dans le cas contraire, tant pis. Ce n’est pas normal», conclut Céline Caudron.

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