Goncourt : le prix des prix

Hervé Le Tellier
Hervé Le Tellier
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En solidarité avec les librairies fermées en France, la proclamation du Goncourt - prévue le 10 novembre - est retardée au 30 novembre. Dans le carré final, on trouve Hervé Le Tellier, Djaïli Amadou Amal, Camille de Toledo et Maël Renouard.

Hervé Le Tellier est un homme patient. Il aura fallu une vingtaine de livres (vingt-sept pour être exact) avant qu’il ne se prenne une bonne rasade de lumière média- tique grâce à L’anomalie, le roman - formidable - qui le place cet automne en pole position  dans la course aux prix. Nommé sur les trois plus prestigieuses listes - le Goncourt, le Renaudot et le Médicis (une performance en soi) -, L’anomalie s’appuie sur l’histoire insensée d’un déraillement dans l’ellipse du temps. “J’ai toujours eu une attitude assez détachée vis-à-vis des prix parce que je n’y ai jamais été confronté, sourit Hervé Le Tellier, mais aujourd’hui, c’est un peu plus compliqué. On ne peut pas échapper au stress. En France, les prix littéraires ont une importance qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Pour l’éditeur c’est un enjeu économique important, pour un auteur c’est important de toucher un public que le prix l’autorise à toucher, et pour les lecteurs, c’est une façon de découvrir des romans. Quand j’étais jeune, grâce aux prix, j’ai découvert La promesse de l’aube de Romain Gary, La vie mode d’emploi de Georges Perec… Non, franchement, avoir un prix, je serais content, ce serait de la coquetterie de dire le contraire.”    

Un récit, deux vols

Récit d’un dédoublement inexpliqué et paniquant (en tout cas pour les gouvernements américain et français qui tenteront d’étouffer l’affaire), L’anomalie met en scène la vie de quelques passagers d’un vol Paris-New York qui, en mars 2021, malgré des conditions météorologiques proches du chaos céleste, finit par atterrir. Sauf que le vol AF066 en provenance de Paris atterrit à New York une deuxième fois, en juin 2021 avec, à son bord, les mêmes 243 passagers et membres d’équipage. Qu’est-ce qui a bien pu causer cet accident inédit dont la plus grave conséquence est la formation d’une faille spatio-temporelle à travers laquelle l’avion s’est immiscé une deuxième fois? Mathématicien de formation, passionné par la dimension ludique des structures prêtes à toutes les distorsions, Le Tellier construit son intrigue sur l’hypothèse de Bostrom, “cette base probabiliste sur la simulation qui dit qu’on a plus de chances d’être virtuels que d’être réels et que je trouve géniale”.      

Opérant un virage à 380 degrés dans les genres, Le Tellier réussit un suspense existentiel où les passagers du vol 066 finiront par être confrontés à eux-mêmes. Des passagers qui, comme c’est la coutume dans un avion de ligne internationale, viennent d’horizons différents et mènent des vies dont certains pans aimeraient rester cachés. Un père de famille ordinaire qui gagne sa vie comme tueur à gages. Un auteur qui, avant de  commettre l’irréparable, écrira son chef-d’œuvre intitulé L’anomalie. Un chanteur à succès nigérian contraint de vivre son homosexualité en clandestin de sa propre vie. Une avocate qui avance en attaquant tout ce qui bouge… Toute une humanité embarquée dans la même carlingue, en route vers un nœud de turbulences dont personne ne sortira intact.

Bientôt une série?

Un terrain de jeu délimité par une idée simple dont on se demande comment elle a pu surgir dans l’esprit de Le Tellier. “J’ose à peine vous répondre, plaisante-t-il. J’étais avec un ami et on regardait pour la énième fois un film qui nous fait rire - Y a-t-il un pilote dans l’avion? En regardant la scène de turbulences, je ne sais pas pourquoi, je me suis demandé ce qui se passerait si un avion se dédoublait. J’ai voulu que les lecteurs puissent se dire “j’aurais pu être dans cet avion”. Mon but ultime c’est que le vol AF066 Paris-New York de mars 2021 devienne un vol culte que plein de gens rêveraient de faire, non pas pour aller à New York, mais pour voir ce qui s’y passe.”
Ne ressemblant à rien, mais un peu à Lost, un peu à du Stephen King, un peu à Dostoïevski lorsqu’il aborde le thème glaçant de la rencontre avec son double, L’anomalie ferait une série idéale - entre science-fiction, techno-thriller et philosophie.

Le livre a été optionné en mars, avant même sa parution, précise Hervé Le Tellier. Ce qui intéresse les adaptateurs, c’est l’aspect planétaire du récit, l’idée de proposer aux spectateurs un voyage dans le monde entier. Mais dans une série, on présente tous les personnages dans le premier épisode, or ce n’était pas ma volonté quand j’ai écrit L’anomalie. J’ai plutôt eu envie de commencer des débuts de roman qui poussent à s’attacher à chacun des personnages, néanmoins, c’est vrai, on voit assez bien comment on pourrait en faire une série.” En attendant de voir cette série, on peut déjà souhaiter à Le Tellier de décrocher l’un des trois prix pour lesquels il s’apprête à courir le sprint final - même si on sait (sans vouloir lui porter malchance) que, dans ce genre de compétition, les grands favoris rentrent souvent les mains vides.

L’historiographe du royaume

De sa langue distinguée, Abderrahmane Elharib raconte sa vie dans l’entourage proche du roi Hassan II. Camarades d’études au Collège royal dans les années 50, les deux hommes entretiennent des rapports ambigus dont le beau rôle revient, sans surprise, au monarque. Son pouvoir lui permet de tirer les ficelles d’un petit théâtre fait de louanges et  de flatteries, ainsi décide-t-il d’envoyer  Abderrahmane à Tarfaya, “la dernière ville sur la côte avant les grands espaces du Sahara”, célèbre pour avoir accueilli l’Aéropostale de Saint-Exupéry. Pendant des années, l’homme du roi s’ennuie, incarnant une autorité de façade - il est gouverneur académique, ce qui ne veut à peu près rien dire -   jusqu’au jour où il est nommé historiographe du royaume… Dans ce roman séduisant, délicat, porté par une voix à la limite de la confession, Maël Renouard invite à un tête-à-tête avec trente ans de l’histoire contemporaine du Maroc. Surprenant et passionnant.

Mael Renouard

Thésée, sa vie nouvelle

Son frère s’est suicidé. Un drame suivi par la mort de sa mère. Et puis, par celle de son père. Courbé sous le poids des deuils accumulés, Thésée - “le frère qui reste” - quitte la ville avec ses enfants, emmenant avec lui quelques souvenirs et une question: “Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue?” Dans la malle à souvenirs, il y a le manuscrit d’un aïeul, écrit en 1937, marchepied d’une enquête au centre d’une généalogie qui va mener Thésée jusqu’à l’Espagne du XVe, à l’époque où les Juifs risquent la mort s’ils ne se convertissent pas… Un texte étrange dont les accents de beauté vous transportent avec, à la barre, un Camille de Toledo qui expérimente une écriture où certains interstices sont comblés par des images - photos, fragments de manuscrits, croquis. Émouvant, exigeant et personnel, un roman qui fait l’unanimité.

thésée

Les Impatientes

Ramira, Hindou et Safira prennent la parole pour dire la souffrance et la soumission dont elles sont les victimes dans Maroua au Cameroun. La première est la demi-sœur de la deuxième et est forcée d’épouser le riche Alhadji Issa, déjà marié à la troisième. La deuxième est forcée d’épouser Moubarak, son cousin, un vaurien brutal qui, lors de sa nuit de noces, la frappe et la viole. Dans un style limpide et poignant, Djaïli Amadou Amal ausculte la réalité des femmes dans un système archaïque et violent où les hommes ont tous les droits. Un livre magnifique - dur, digne, gonflé de révolte - qui pourrait créer la surprise.

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