Le Vlaams Belang et son nouveau média vont-ils polariser la Belgique?

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Teaser

En créant un «talk-show», le parti d’extrême-droite compte surfer sur la même stratégie que Trump aux États-Unis. Au risque de diviser les Belges comme les Américains.

La scène est quelque peu intrigante. La vidéo montre une sorte de journal télévisé, avec des «reportages» et des «experts», et comme présentateur un certain… Tom Van Grieken, le président du Vlaams Belang (VB). Bienvenue sur VBTV, le nouveau média officiel du parti indépendantiste! Avec cette «chaîne télé» relayée sur les réseaux sociaux, le successeur du Vlaams Blok s’inspire directement de ce qui a permis à Trump d’arriver au pouvoir, notamment avec le média Breitbart acquis à sa cause. En faisant de même, le Vlaams Belang monte d’un niveau dans sa communication politique, au point de brandir le spectre de la polarisation de la société qui a éclaté au grand jour lors des élections américaines.

Un canal de communication très partisan

Les talk-shows de VBTV sont essentiellement centrés sur les thématiques qui tiennent ce parti à cœur. La première émission en est un bon exemple, tout en se permettant des libertés explicites avec la réalité. VBTV nous montre ainsi son «reporter» (qui n’est autre que le fondateur du mouvement de jeunesse nationaliste Schild & Vrienden) sur le terrain à la frontière avec la Turquie où les migrants sont bloqués. Pour bien montrer la menace que représenteraient ces derniers, les images montrent une personne dire, selon les sous-titres, «I want you dead» («Je vous veux mort»). Il s’avère qu’en réalité, selon AP qui a réalisé cette interview, cet homme voulait dire en mauvais anglais «I want to dead [die]», («Je veux mourir»). Tom Van Grieken ne verra a posteriori dans cet écart qu’«une erreur humaine», profitant même de l’occasion pour pointer la soi-disant mauvaise foi des «médias classiques» qui ont relevé l’erreur.

Lors de son second talk-show, le président de parti relaye ensuite un «reportage» qui alterne commentaires d’un député flamand du VB et images de jeunes agressifs à Bruxelles, surtout envers la police. Qu’importe si le contexte de la majorité des vidéos n’est pas rappelé, en l’occurrence les manifestations tendues de juin dernier contre les violences policières, VBTV fait passer son message: seul le VB pourrait combattre la «plaie» des jeunes qui seraient contre la société et la police.

Une nouveauté qui s’adapte au public du Vlaams Belang

Selon Marc Lits, professeur de communication politique à l’UCLouvain, VBTV représente la première initiative du genre pour un parti politique belge, «même si pour l’instant il y a plus de buzz qu’une production réelle. On verra s’ils continueront vraiment à faire ça sur la distance». Auparavant, il fallait aller dans d’autres pays européens pour trouver d’autres exemples, comme en France avec des vidéos postées par Nicolas Sarkozy sur les réseaux sociaux lors de la présidentielle, ou plus récemment avec des médias comme "Canal FI" adoubant Jean-Luc Mélenchon.

Mais si le VB s’y met aussi, c’est surtout pour deux raisons. «D’une part, malgré son pourcentage de voix, il n’est pas tout à fait reconnu par les autres partis et les médias. Leur position, c’est qu’en dénonçant le traitement médiatique à leur égard, ils vont trouver des solutions alternatives. Le modèle de Trump montre bien que cela fonctionne. Et par ailleurs, ils ont bien compris qu’ils ont un public assez jeune qui a peu de contacts avec la politique. Ils savent que leur canal d’information, ce sont les réseaux sociaux, et l’essentiel de leur budget de communication passe par là», détaille Marc Lits.

Une polarisation probable de la société, avec quelques freins

Pour autant, cela représenterait-il un préambule de la polarisation politique constatée aux États-Unis? Pour le professeur de l’UCLouvain, il faut rappeler que la télévision américaine est dominée par des chaînes privées, intrinsèquement moins attachées à l’idée d’impartialité, ce qui n’est pas le cas en Europe. Pour autant, la polarisation est «un risque qu’il ne faut pas négliger», selon lui, ce qui se verrait d’ailleurs avec la popularité du documentaire complotiste «Hold-Up». «Pour l’instant, ces situations sont assez isolées mais cela pourrait augmenter. Même si communiquer reste cher, les coûts sont de plus en plus faibles et la production technique est de plus en plus facile. Avec un téléphone, on peut faire une chaîne de télévision maintenant», ajoute-t-il.

Pour l’instant, les talk-shows du VBTV ne sont pas vraiment populaires sur Youtube, Twitter et Instagram, avec à peine quelques milliers de vues tout au plus. Par contre, sur Facebook, sa première émission a été vue 175.000 fois en moins d’une semaine. Et à cela, il faut ajouter la visibilité due aux partages. «Ces vidéos touchent un grand public qui n’a que cela comme source d’information. Ils vont prendre ça pour argent comptant sans être confronté à un autre point de vue. Et par contagion, cela peut se propager», analyse Marc Lits.

La RTBF, interloquée par le phénomène de VBTV, en finit aussi par se demander si les autres partis seraient tentés d’avoir eux aussi leurs propres médias. La réponse qu’elle a obtenue de Reinout Van Zandycke, expert en communication politique, est que cela semble très probable. «Ils organisent déjà des webinaires dans d’autres contextes. S’ils voient que le modèle porte ses fruits, ils suivront», estime-t-il. Marc Lits juge lui aussi qu’il s’agit d’une «tendance inévitable», avec quelques remarques supplémentaires: «On peut quand même espérer que cela serait fait selon des normes éthiques et déontologiques, au risque que ces partis se voient décrédibilisés. Le Vlaams Belang peut se permettre de passer outre parce qu’il se présente comme une alternative. Mais si le PS ou le MR montrent des images tronquées, cela provoquerait un effet boomerang qui les desservirait plus qu’autre chose et ils en sont conscients. Ils ne peuvent pas se permettre ce que font les partis à la marge».

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