Covid-19: le millefeuille politique responsable de la haute mortalité belge?

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Plusieurs critiques accusent le système politique belge de n’être pas assez unitaire pour faire face à la crise sanitaire. Si leurs arguments font sens, d’autres experts les modèrent.

Le modèle fédéral en a pris pour son grade hier. En un jour, deux importantes personnalités n’ont pas hésité à faire le lien entre le nombre élevé de décès liés à la Covid-19 en Belgique (presque 1.300 par million d'habitants, un record mondial) et le système politique du plat pays. Le premier, c’est le rédacteur en chef de la revue médicale «The Lancet», Richard Horton, qui fait autorité dans le monde entier. Le deuxième, c’est Marc Van Ranst, le populaire virologue de la KU Leuven. Ceux-ci n’hésitent donc pas à tirer à boulet rouge sur un État qui serait trop fragmenté. Pour autant, il n’est pas certain que cela soit aussi simple.

«Il faut une stratégie avec un leader»

Selon Richard Horton d’abord, l’imbroglio du fédéralisme belge a eu un impact négatif important: «Ce système typiquement belge n'a rien donné de bon, il a échoué. Nous aurions pu éviter la plupart de ces 14.000 morts. Des gens sont décédés à cause de l'organisation politique, il faut y réfléchir», avance-t-il. Pour parer à ce défaut, le remède est tout trouvé pour lui: il faut plus d’unité pour créer «un plan de relance national, socialement, économiquement et culturellement». «Les gens ont besoin d'une vision commune, tout le monde doit se rallier au même objectif, et cela n'est possible que si tous les politiciens ne font qu'un. S'ils sont divisés, cela se répercute sur la population qui se décompose. Il faut une stratégie avec un leader qui essaie de rétablir la confiance».

Marc van Ranst est plus ou moins sur la même longueur d’onde. Bien sûr, d’après lui, il faut aussi prendre compte la forte densité de population en Belgique, son économie ouverte et la responsabilité de certains Belges qui ne suivent pas les recommandations sanitaires. Mais il critique aussi fortement le fédéralisme. «Nous n’avons tout simplement pas une bonne politique de gestion de la crise. Il n’y a pas moins de huit ministres de la santé, et je suis certain qu’ils ne se connaissent même pas par leur nom. C’est fou […]. Si des décisions sont prises, une seule personne devrait prendre les décisions, après quoi les mesures devraient être mises en œuvre dans tout le pays. Bien sûr, il n’est jamais possible d’agir avec force de cette manière», juge-t-il.

Une réaction politique trop faible, trop tardive?

Pour appuyer ces propos, on pourrait reprendre un rapport d’Amnesty International publié ce lundi et qui rejoint l’enquête publiée dans Moustique à la fin de l’été. Selon celui-ci, en date du 23 octobre, 61,3% des décès belges attribués à la Covid-19 ont eu lieu en maison de retraite (MR). Or ces dernières ont été «abandonnées par nos autorités» d’après l’ONG. Son rapport pointe entre autres la «fragmentation organisationnelle du système des soins de santé en Belgique» pour expliquer ce fait. Il précise aussi que «l’absence de lignes directrices gouvernementales précises, claires, adéquates et légales sur la COVID-19» a sa part de responsabilité dans ce phénomène.

Certains points sur les décès en MR abondent aussi en ce sens, à l’instar de ce que Moustique avait révélé. «Sur le terrain comme dans le champ politique, tout le monde est d’accord: il manquait un capitaine à bord. Mais à savoir qui est responsable de la non-prise en charge des MR jusque début avril au niveau interfédéral, c’est la faute à l’autre», ajoute le Soir. Ce dernier constate aussi un temps de réaction extrêmement long à la crise, les ministres de la Santé étant trop concentrés sur la gestion des hôpitaux et le manque de matériel médical pour apprécier la gravité de la situation. Si on ajoute à cela des directives contradictoires et un manque de coopération des régions avec le fédéral, il semble bien que l’avis de Richard Horton et Marc Van Ranst soit fondé.

«Pas tout mettre sur le dos de la fédéralisation»

Pour autant, Amnesty pointe d’autres éléments pour expliquer la forte mortalité belge en MR. Outre la question du matériel ou des négligences éventuelles, un élément essentiel, c’est le refus de plusieurs hôpitaux d’accueillir beaucoup de patients de MR. Or cela serait notamment dû à la difficulté d’évaluer l’état des patients en MR car le personnel médical externe n’y était plus présent. De plus, deux sociétés sanitaires, la SIZ et la SBGG, ont mis en place des échelles de fragilité pour ne pas accueillir en hôpital les cas qui seraient pour ainsi dire «désespérés». Mais selon une directrice de MR interrogée par Le Soir, cette directive aurait été appliquée trop sévèrement. Les autorités politiques, elles, assurent ne pas être à l’origine de ce qui a finalement représenté une cause fondamentale de la haute mortalité belge. On pourrait malgré tout noter que pour la deuxième vague, les régions sont intervenues pour assurer le lien entre MR et hôpitaux.

L’épidémiologiste Yves Coppieters remarque pour finir que l’impréparation en MR a aussi été constatée en France, au Royaume-Uni, etc. Est-ce que la Belgique aurait pu échapper à cela si elle avait été plus unitaire? «Non, je ne pense pas», dit-il. «Il ne faut pas tout mettre sur le dos de la fédéralisation. Je dirais même que la gestion régionale de MR est une bonne chose parce qu’il y a une plus grande proximité par rapport au terrain sur ce type de compétence». Selon lui, un pays plus uni aurait simplement permis «une meilleure coordination, au niveau du matériel notamment». Les prochains mois vont justement servir de test sur l’efficacité de cette coopération lorsque les vaccins arriveront. Achetés par le fédéral, il faudra ensuite les distribuer par entités. «J’espère qu’il y aura une bonne coordination entre niveaux de pouvoir et que les régions auront une bonne logistique en la matière», conclut-il.

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