Deux confinements, deux effets différents sur le phénomène du suicide

Hommages rendus à Liège ce 18 novembre devant la boutique d'Alysson, une indépendante de 24 ans qui s'est donné la mort @BelgaImage
Hommages rendus à Liège ce 18 novembre devant la boutique d'Alysson, une indépendante de 24 ans qui s'est donné la mort @BelgaImage
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La deuxième vague crée des dégâts sur la santé mentale tout en se différenciant du contexte du printemps dernier, constatent les centres de prévention du suicide. Ce qui pose de nouveaux défis.

Elle est devenue, malgré elle, le visage du risque suicidaire lié à la crise. Le week-end dernier, Alysson, une indépendante liégeoise de 24 ans, a mis fin à ses jours. Selon sa belle-mère interrogée par la RTBF, sa situation socioprofessionnelle aurait représenté «la goutte d’eau» de trop après d’autres problèmes personnels. Avec le reconfinement, Alysson venait en effet de subir la fermeture forcée de son «barber shop» qu’elle venait tout juste d’ouvrir. Sa position financière était devenue intenable, d’où son passage à l’acte.

Son exemple met en lumière le risque de voir la deuxième vague aggraver la santé mentale des personnes en crise suicidaire. Les centres de prévention du suicide en sont bien conscients et tirent déjà les premières conclusions sur les conséquences de cette nouvelle flambée de l’épidémie.

Quelques indices peu rassurants sur ce phénomène

Il est difficile d’estimer précisément l’impact de la crise sanitaire sur le taux de suicide. Les chiffres sont encore inconnus et une véritable analyse sur 2020 ne pourra être faite qu’avec du recul. Pour l’instant, seuls des indices permettent de se rendre compte de la gravité de la situation. Bien sûr, il y a la dégradation déjà constatée de la santé mentale. Une nouvelle étude de l’Université d’Anvers a confirmé ce mardi qu’au niveau du bien-être, «la plupart des gens sont actuellement au pire niveau de la première vague». Les plus affectés semblent être le personnel de l’horeca et les jeunes de 16-25 ans (catégorie d’âge dans laquelle se trouvait Alysson).

Au Centre de prévention du suicide (CPS) aussi, on constate l’effet de la deuxième vague. En septembre, 5,5% des appels sur sa ligne d’écoute mentionnaient directement le Covid-19. En octobre, cela avait déjà atteint près de 10%, et le CPS prévient que cela est sous-estimé car ce lien de cause à effet n’est pas toujours explicite. Le centre estime qu’au rythme actuel, les activités des cellules d’accompagnement au suicide vont croître de 50% entre 2019 et 2020 pour les consultations liées à la crise suicidaire, et de 29% pour l’accompagnement du deuil après suicide.

Les ravages de «l’usure» de la crise

Le CPS pousse l’analyse plus loin en notant une différence fondamentale entre la première et la deuxième vague. Au printemps, le confinement était dur mais il y avait l’espoir que cela ne soit que passager. En automne, cette espérance s’est évanouie et cette épreuve doit être surmontée avec moins de ressources. «A présent, l’usure a pris place [et] la crise se chronicise», constate le CPS.

Évidemment, cela n’est pas sans conséquence sur les personnes en crise suicidaire qui «ont des difficultés à se projeter positivement dans l’avenir». «Elles ont la sensation d’avoir utilisé plusieurs options qui n’ont pas fonctionné et se trouvent dès lors à court de ressources», précise le CPS. «Il n’y a donc pas de doute: la crise sanitaire augmente l’intensité de la détresse de ces personnes. Les personnes en crise suicidaire ont l’impression que l’environnement qui les entoure n’est plus rassurant, fiable et prévisible. Dans ce contexte, ils se demandent: "Puisque tout s’effondre autour de nous et que le contexte est si décourageant, à quoi bon tenir?"». Le CPS tient cependant à préciser un point: pour en arriver là, il y a toujours une multiplicité de facteurs, même si la crise peut en représenter un.

Traverser la crise ensemble

Répondre à une telle détresse n’est certes pas une chose simple, les problèmes étant divers et variés. Mais s’il n’existe pas de solution miracle, les centres de prévention du suicide insistent tous pour dire que le simple fait de parler est déjà un premier pas. Cela peut se faire avec eux mais aussi avec les proches quand c’est possible, à la fois pour ne pas être seul mais aussi pour mieux se connaître, se renforcer mutuellement et parce qu’un suicide ne serait pas sans les impacter. «La collectivité a un rôle extrêmement important à jouer», assure le CPS. «Elle peut être attentive aux signes de détresse exprimés par les personnes qui sont en crise et prendre contact avec ceux qui sont isolés ou qui ne donnent plus de nouvelles. Elle peut aussi écouter la détresse sans la juger et relayer vers les ressources appropriées».

Pour faire face à la crise, la Wallonie a également mis en place une ligne gratuite et anonyme dédiée aux indépendants (le 0800/300.25), avec une aide spécifique à ce groupe touché par la crise. Cela complète déjà le dispositif déjà existant. Le CPS peut être contacté anonymement 24h/24 au 0800 32 123. L’asbl «Un pass dans l’impasse» propose aussi ses services au 081/777.150. Enfin, en plus du centre de télé-accueil du 107, toute une série de numéros répertoriés par l’AViQ (Agence pour une Vie de Qualité) s’adressent à des publics plus précis.

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