Quand le Prix Nobel de la paix entre en guerre

Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien est en pleine dérive autoritaire - Reuters
Abiy Ahmed, le Premier ministre éthiopien est en pleine dérive autoritaire - Reuters
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Après des mois de tensions, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a déclenché mercredi une offensive militaire dans la région du Tigré, plongeant le pays dans un conflit qui pourrait déstabiliser toute la Corne de l'Afrique.

 

Nous sommes le 11 octobre 2019. Le prix Nobel de la paix est attribué au Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, afin de récompenser ses efforts de réconciliation avec l'Erythrée, ennemie de longue date. « C'est à la fois une reconnaissance et un encouragement », déclarait à l'époque le Comité Nobel norvégien, conscient du travail qu'il restait encore à accomplir. C'est pourquoi certains n'ont pas hésité à douter de la légitimité de ce prix, allant jusqu'à le qualifier de « prématuré ».  

Un an plus tard, leur craintes se sont concrétisées. Alors que les tensions s'aggravaient depuis plusieurs mois, l'Ethiopie est entrée en guerre contre le Tigré. Le chef du gouvernement a ordonné mercredi dernier à l'armée de mener une offensive dans cette région dissidente, située dans le nord du pays. Ce qui aurait mis le feu aux poudres, selon Abiy Ahmed, c’est l'attaque présumée des forces du Front de libération des peuples (TPLF) contre des bases militaires éthiopiennes, estimant que les autorités tigréennes avaient franchi « la dernière ligne rouge » après une série de provocations. De son côté, le gouvernement régional dénonce une « invasion », lui qui ne reconnaît plus l'autorité émanant d'Addis-Abeba depuis le report, pour cause de Covid-19, des élections nationales prévues en août. En septembre, contre l'avis du pouvoir central, le Tigré avait même tenu son propre scrutin, remporté par le TPLF et son chef Debretsion Gebremichael avec plus de… 98 % des voix. En réaction, le gouvernement fédéral a décidé début octobre de couper les liens avec la région et suspendu son aide budgétaire.

Aux racines de l'animosité

Si cette élection est considérée comme la cause de la récente détérioration de la situation, le mal est bien plus profond, remontant à l'histoire politique éthiopienne des dernières décennies. Après avoir joué un rôle central dans le renversement de la dictature communiste en 1991, aux côtés du Front de libération du peuple d’Erythrée (EPLF), le TPLF s'est installé dans tous les rouages politiques et économiques, avant que n'éclate la guerre avec l'Erythrée (1998-2000), fondée par son ancien allié. Les Tigréens, bien qu'ils ne représentent que 6% de la population, dominent la coalition au pouvoir pendant près de 30 ans, jusqu'à l'arrivée d'Abiy Ahmed, issu du principal groupe ethnique du pays, les Oromo, en 2018. L'alliance de ce dernier avec l'ennemi érythréen et la perte d'influence n'ont fait que tendre la situation du pays, déjà confronté à d'innombrables problèmes socio-politiques.

Des miliciens de la région Amhara en route vers le Tigré

Des miliciens de la région Amhara en route vers le Tigré, lundi - Reuters

Risque de débordement

Peu d'informations filtrent à propos des opérations en cours. Le faiseur de paix, encensé par la communauté internationale, a coupé l'électricité, Internet et le téléphone. Mais cette entrée en guerre contre une région qui dispose d'une importante milice armée ne laisse rien présager de bon. Des sources humanitaires font état de violents combats, ayant mené à des centaines de blessés. Le nombre de morts reste, quant à lui, incertain.

Dans une Ethiopie menacée par d'autres mouvements de contestation, ce conflit, s'il perdure, pourrait facilement déborder. Cette escalade de violences est susceptible de menacer la stabilité déjà fragile du deuxième pays le plus peuplé du continent avec plus de 100 millions d'habitants et, au-delà, de toute la Corne de l'Afrique. « Il y a un risque extrêmement élevé que la guerre civile s'internationalise », estime auprès des Echos Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région et directeur du centre d'analyse Oslo Analytica.

Pour éviter ce débordement qui pourrait être catastrophique, le chef de la commission de l’Union africaine Moussa Faki Mahamat a appelé mardi à la « cessation immédiate des hostilités », invitant les parties à respecter les droits humains et à assurer la protection des civils. « J'encourage les parties à dialoguer pour trouver une solution pacifique dans l’intérêt de l’Ethiopie. » Mais pour l'instant les appels à la désescalade restent sans effet.

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