La Slovaquie teste toute sa population: un antidote au confinement?

Une femme testée lors du dépistage national slovaque ce 31 octobre 2020 à Trenčín @BelgaImage
Une femme testée lors du dépistage national slovaque ce 31 octobre 2020 à Trenčín @BelgaImage
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Ce week-end, les Slovaques ont un mot d’ordre: se faire dépister au Covid-19. Si l’efficacité des tests utilisés fait débat, la stratégie est favorablement accueillie par une partie des experts.

«Nous écrivons l’histoire un bâtonnet dans le nez», écrivait hier le quotidien slovaque «Sme». Ce week-end, les 5,5 millions d’habitants du pays, soit la moitié de la Belgique, sont formellement invités par le gouvernement à se rendre dans un des 5.000 centres de tests pour être soumis à un dépistage au Covid-19. Tester un pays entier de cette taille, c’est une première mondiale! Sur la seule journée de samedi, 2,58 millions de personnes ont déjà répondu à l’appel selon le ministre slovaque de la Défense, soit 46% de la population. Le Premier ministre Igor Matovič parle déjà de «chemin vers la liberté» qui pourrait éviter des mesures de confinement. Dans le détail, la stratégie n’est pas parfaite mais elle suscite l’intérêt de plusieurs experts belges.

Un dépistage permis par des avancées récentes

Le mode opératoire de cette action coup de poing est le suivant. La Slovaquie incite fortement toute sa population (sauf les enfants de moins de 10 ans) à être testée via un prélèvement nasal gratuit. Après 10 minutes, les résultats sont connus. Si la personne est positive au coronavirus, elle est mise en quarantaine. C’est le cas pour 1% des individus testés ce samedi. Dans le cas contraire, elle reçoit un certificat qui lui permet de circuler librement dans le pays pour les prochaines semaines. Quant aux personnes qui ne se plieraient pas à l’exercice, elles sont dans les faits obligées de se mettre aussi en quarantaine, sous peine de se voir infliger une lourde amende si la police les contrôle dans l’espace public.

Jusqu’ici, seule la Chine avait osé relever le défi de tester des millions d’habitants en quelques jours. «Les Chinois ont fait ça, parfois sur une population équivalente à la Belgique, mais ça demande une organisation démentielle pour des tests PCR. On le voit chez nous où on a déjà du mal à atteindre 80.000 de ces tests par jour», fait remarquer Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral. La différence ici, c’est que la Slovaquie n’utilise pas des PCR mais des tests antigéniques rapides, ce qui change tout. «Ces tests ne sont produits industriellement que depuis très peu de temps. Ensuite, il a fallu passer commande et les recevoir. Cela explique que l’on ne voit que maintenant ce type de stratégie émerger», précise Yves Coppieters, épidémiologiste à l’ULB.

Quelques imperfections mais pas handicapantes

À première vue, la tactique semble efficace. Tester tout le monde en une fois permet d’isoler les malades et la chaîne de transmission du coronavirus se brise. Grain de sable dans les rouages: le test antigénique est moins précis que le test PCR. Plusieurs malades, notamment asymptomatiques, peuvent passer à travers les mailles du filet. Pour autant, certains scientifiques ne sont pas aussi défaitistes. «Le test antigénique s’est amélioré ces derniers temps et on approche maintenant des 70-80% d’efficacité. Ça commence donc à devenir très bon», se réjouit Yves Van Laethem, dont les chiffres qu’il avance sont confirmés par son collègue Yves Coppieters. De plus, la Slovaquie est consciente que ces tests sont imparfaits et c’est pourquoi elle compte refaire un testing massif durant les week-ends à venir.

Un deuxième bémol inquiète encore toutefois l’Association slovaque des médecins généralistes (SVLS). En invitant 5,5 millions de personnes à se rendre sur seulement 5.000 sites, cela favoriserait les cas de contamination. On pourrait cependant souligner que les centres de dépistage ont appliqué les règles de distanciation sociale pour éviter ce scénario. Certes, les files étaient interminables, mais au moins le risque était contrôlé, avec cet avantage supplémentaire: beaucoup de ces sites étaient installés à l’extérieur.

La Belgique, frileuse à l’idée de faire de même?

Pourrait-on maintenant imaginer de transposer cette stratégie ailleurs, en Belgique par exemple? Comme l’explique Yves Coppieters, la Belgique a un retard «extraordinaire» avec les tests antigéniques rapides. Jusqu’ici, notre pays s’est refusé à les utiliser massivement. Depuis que l’Union européenne en commande de grosses quantités, la Belgique, et en particulier la région bruxelloise, commence à les utiliser, même si cela exige de revoir entièrement la stratégie de testing, ce qui est difficile.

«J’ai abordé le sujet avec les membres de Sciensano et à chaque fois, leur réponse est que la qualité de ces tests n’est pas si bonne et qu’il faut rester méfiant. Ça, on le sait… Mais cela ne signifie pas que cela ne doit pas faire partie de la stratégie. À force de tergiverser, la Belgique accumule les retards et n’est même pas mûre dans son esprit pour envisager cette possibilité», souligne l’épidémiologiste de l’ULB. «Mais il n’est pas trop tard. La stratégie slovaque est très intéressante», assure-t-il. Peut-être que l’amélioration récente des antigéniques rapides fera bouger les lignes.

Si la Belgique opte pour la même tactique, il faudra encore être rigoureux. «Si on fait bien ça en quelques jours de temps, cela permettrait de bloquer l’entièreté des positifs en les isolant. Mais il ne faut pas étaler cela sur plusieurs week-ends, car les cas positifs et négatifs auraient le temps d’entrer en contact», note Yves Van Laethem. Ensuite, il faut s’assurer que les cas positifs entrent bien en quarantaine. «Sans cela, ça n’a aucun sens», ajoute Yves Coppieters. «Et puis, il faut voir le coût-bénéfice de l’opération», précise ce dernier. «Faire autant de tests est très couteux, que ce soit en termes de ressources humaines ou financières». La Slovaquie a d’ailleurs eu besoin d’une aide hongroise pour assurer son opération qui a nécessité la mobilisation de près de 45.000 personnes.

Yves Coppieters conclut: «Il faut maintenant que cette stratégie slovaque se concrétise par une baisse des transmissions dans les 15 jours qui viennent». Mais il en retient un exemple inspirant pour la Belgique: «Quand on voit les mesures qui sont prises aujourd’hui chez nous et la faible efficacité du testing, je n’ai pas l’impression que l’on soit dans l’optique de politiques de cette envergure-là».

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