Maisons de repos : ne pas revivre la catastrophe

Maisons de retraite @BelgaImage
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De nombreux résidents acceptent mal le durcissement des mesures sanitaires. Certains disent préférer vivre – ou mourir – avec le virus plutôt que de renoncer à leur vie sociale.

Depuis le mois de juillet, Estelle, 95 ans, consulte un psychologue pour la première fois de sa vie. Elle lui confie ses angoisses liées au confinement du printemps. Je préférerais tout, y compris m’éteindre aujourd’hui, plutôt que de revivre trois mois enfermée dans ma chambre à manger des plateaux-repas trop fades”, nous dit-elle d’emblée. Lorsqu’elle soupe au restaurant de son home, elle peut ajouter du sel et du poivre à sa guise. Pas quand elle mange dans sa chambre. Elle craint aussi une nouvelle restriction des visites. Pour le moment, elle peut voir ses deux enfants derrière un “parloir”. La semaine dernière, l’infirmière l’a autorisée à serrer son fils dans ses bras. Estelle en a pleuré de joie et de peur que ce soit la dernière fois. Globalement, son état de santé est bon. Mais à mon âge, ça peut basculer très vite…”

Les activités sociales et les ateliers artistiques auxquelles elle participait n’ont toujours pas repris. Alors elle passe ses journées à penser ou à regarder la télé. Au JT, elle voit que d’une semaine à l’autre, le nombre de décès en maisons de repos (MR) et de soins (MRS) double, que certains établissements reconfinent au moins ceux qui sont testés positifs ou présentent des symptômes. Elle a entendu que par endroits, notamment à Mouscron et à Pecq, les visites étaient suspendues. Elle prie pour que ça ne lui arrive pas. Pas une nouvelle fois.

Mourir vivante

Dans une MRS à Bruxelles, Gilberte, 86 ans, souffre de la maladie d’Alzheimer. Elle reconnaît encore sa fille, la professeure de l’ULB Pascale Vandevelde, mais elles craignent toutes les deux qu’un nouveau confinement remette tout en cause. En avril, Pascale Vandevelde avait alerté le grand public et les poli– tiques quant à la prise en charge des seniors. Ma maman a du mal à s’exprimer, mais elle dit vivre un emprisonnement. C’est comme si elle mourait vivante. Elle ressent trop de solitude et de frustration”, confie-t-elle. Interdire les visites serait une horreur de plus. Ces visites l’empêchent de sombrer. Elle a été atteinte du Covid. La direction de son home m’a autorisée à la voir, car elle était en fin de vie. Ça l’a reboostée et elle s’en est sortie. Aujourd’hui, elle dit qu’elle veut mourir. Elle a utilisé le mot “suicide”… Je n’ose pas lui dire que la deuxième vague est là. Je lui dis que tout ira mieux.

Estelle et Pascale Vandevelde n’en veulent pas à la direction ou au personnel médical, qui font avec les moyens qu’ils ont. Certes, les maisons de repos et de soins sont mieux équipées que durant la première vague. Elles ont des stocks de masques et autres moyens de protection pour au moins trois mois. Par ailleurs, une concertation régulière, devenue obligatoire sur le plan légal, est mise en place entre l’équipe sanitaire des maisons de retraite et une personne de contact dans un ou plusieurs hôpitaux. En revanche, le manque de personnel reste une réalité. De plus, l’arrêt des tests préventifs pour le personnel demandé par le gouvernement fédéral ne rassure pas. La Flandre et la Wallonie ont repris cette responsabilité à leur charge. À Bruxelles, seul un dépistage préventif par mois est prévu pour le personnel…

Éviter le reconfinement

Partout, il pourrait persister un laps de temps, même court – peut-être une seule journée – où le personnel ne sera plus testé préventivement et puisse faire entrer le virus à l’intérieur d’un home. Cela ne rassure pas le vice-président de l’Association des directeurs de maisons de repos (ADMR) Jean-François Didot: Le personnel n’est pas immunisé, si on constate une recrudescence de contamination dans la population, on la constate aussi chez le personnel”. Vincent Frédéricq, secrétaire général de la Fédération des maisons de repos complète: Notre objectif absolu est de maintenir les visites qui sont un droit. Pour ça, on augmente les seuils de prudence. Par exemple, les visites qui avaient repris en chambre devraient être interdites, car on y constate des comportements pas forcément prudents. Il faut une prise de responsabilité de l’ensemble des acteurs: résidents, familles, personnel, direction… On ne veut pas d’un reconfinement total”.

On l’entend assez fréquemment chez les pensionnaires de MR ou MRS et même chez certains médecins: parfois, la solitude tue plus que la maladie. Durant la première vague, cela a beaucoup touché Frank Vandenbreede qui a lancé une plateforme en ligne, désactivée depuis le déconfinement, qui permettait d’envoyer des lettres aux seniors. Il est également l’homme derrière myseniors.be, le site qui recense et compare les logements pour les aînés en Belgique. La plateforme “lettresanosseniors.be” tombait en désuétude, car moins de personnes l’utilisaient. On pense relancer cette possibilité cette fois directement via myseniors.be, car la solitude revient.”

S’il a choisi cette profession, c’est suite à une expérience personnelle. Je n’ai plus qu’un proche en maison de repos, ma belle-mère de 89 ans qui pète la forme. J’ai remarqué qu’une personne comme elle a trois activités principales: manger, se soigner et regarder la télé. Or à la télé, on rajoute de l’anxiogène qui risque d’aggraver son état. Certains reportages montrent une réalité qui n’est pas la sienne, alors elle se dit que ça va empirer. Pourtant, dans la majorité des maisons de repos avec lesquelles je suis en contact, les choses se passent globalement bien, même si on trouve toujours quelques brebis galeuses. Ce climat anxiogène risque d’aggraver le moral des résidents.” Ce moral qui, pour la majorité d’entre eux, les tient en vie.

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