Les experts santé, ignorés par les politiques?

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Suite au comité de concertation, plusieurs épidémiologistes sont dépités face à des mesures jugées insuffisantes, bien loin de leurs recommandations de reconfinement. Les opposer aux décideurs politiques semble pourtant abusif.

Ce vendredi était attendu avec anxiété par une bonne partie des Belges. Annoncé en grandes pompes, le comité de concertation devait édicter de nouvelles mesures contre l’épidémie de coronavirus. Mais si Alexander De Croo a parlé de décisions «très dures», cette réunion s’est plutôt révélée être un échec selon plusieurs épidémiologistes. «D’après moi, ces mesures ne vont pas avoir un impact suffisant assez rapidement pour éviter une situation dramatique», estime Emmanuel André au journal de la RTBF. Et la présentatrice Ophélie Fontana de lui poser la question suivante: «est-ce que vous avez l’impression de ne pas avoir été entendu?». Une vaste problématique qui joue sur une corde sensible, celle de la portée de la voix des experts de santé au sein du monde politique. Du côté d’Emmanuel André ou encore de Marius Gilbert, la tension est grande à ce sujet. Mais d’autres experts ne sont pas forcément aussi durs qu’eux vis-à-vis du gouvernement.

À défaut de mesures fédérales, s’en remettre à la population elle-même?

Pour Emmanuel André d’abord, la frustration est palpable. Depuis plusieurs jours, il se fait l’avocat d’un reconfinement, or on n’y est pas encore. «On n’est pas là pour être écouté mais pour dire que ce l’on observe. On n’est pas là pour plaire mais pour essayer de prévenir d’une issue dramatique. […] Les scientifiques ne demandent pas que l’on casse l’économie ou que l’on provoque des suicides avec un lockdown. Ce qu’on demande, c’est de prendre le contrôle de l’épidémie car quand on la laisse courir, elle déstabilise l’ensemble, le système de santé et tout le reste». Selon lui, si les politiques n’écoutent pas leurs mises en garde, la réalité va toutefois rapidement se rappeler à eux. «D’ici quelques jours, la situation va continuer à s’empirer et la pression sera tellement importante qu’on va devoir revenir sur ces décisions», juge-t-il.

Un autre grand expert qui semble défait face à la situation, c’est Marius Gilbert. Emmanuel André confie discuter beaucoup avec lui pour savoir comment faire comprendre leur message au niveau gouvernemental. Mais ce matin, à peine quelques minutes après le comité de concertation, Marius Gilbert a décidé de se tourner vers d’autres personnes que les politiques pour avancer, à savoir la population elle-même. D’où une série de tweets qui appellent à l’auto-confinement pour éviter un maximum le risque de contagion. «Il est minuit moins une. Votre influence peut sauver des vies, nos hôpitaux sont au bord du gouffre», alerte-il.

La recherche du «juste milieu» ou le risque du «pari raisonné»

Pourtant, est-ce que les experts de santé sont vraiment ignorés des politiques? Pour Yves Van Laethem, virologue et porte-parole interfédéral Covid, c’est plus compliqué que cela. Selon lui, le rapport est juste plus balancé: «Je ne suis pas dans l’idée que l’on ne nous écoute plus. Le politique essaye juste de garder un juste milieu. Malheureusement, seule l’expérience montrera si ça réussit».

Comme il le dit lui-même, il adopte une posture «moins jusqu’au-boutiste qu’Emmanuel André, Marius Gilbert et Yves Coppietters». Pour autant, il partage leurs préoccupations, notamment sur le potentiel épidémique des écoles. «Je suis un peu embêté par ça», dit-il, tout comme avec les étudiants du supérieur qui ne respectent pas les gestes de sécurité sanitaire. Malgré cela, il estime qu’il ne faut pas oublier que le contexte décisionnel lors des comités de concertation. «Je sais que le politique prend un risque mais qui est calculé à partir de données qui viennent de scientifiques. Si les projections dont il dispose ne sont pas bonnes, on peut comprendre qu’il se trompe. J’entends bien que certains scientifiques ne soient pas d’accord avec les décisions mais on ne peut pas dire que cela s’est fait en-dehors du monde scientifique. On fait face à un pari raisonné qui reste un pari», rappelle-t-il.

De la difficulté de prendre une décision

Ces propos, ce sont plus ou moins aussi ceux du président du MR, Georges-Louis Bouchez, qui s’est exprimé il y a quelques jours à l’occasion d’une conférence de l’UCLouvain et du Vif sur la place des experts dans les décisions politiques. Il y insiste sur le fait que les élus sont entourés d’experts en tout genre, avec des virologues qui veulent confiner, mais également des économistes, des psychologues et autres qui veulent limiter les dégâts laissés par la première vague en limitant les mesures. Il faut donc que les gouvernements tranchent, dit-il.

«On a un débat où les experts seraient opposés aux politiques. Or c’est justement l’inverse. Nous sommes des partenaires. Pour que cela fonctionne, il faut que les conseils des experts soient bien pris en compte par les politiques qui adaptent les mesures aux citoyens, surtout qu’ici, cela concerne toute la population. Dans ce cadre, il est évident qu’une décision ne peut tenir compte de tous les particularismes qui existent au sein de la société. […] On a beaucoup de retours de gens qui voudraient du sur-mesure alors que c’est impossible dans une crise comme celle-là. […] C’est vrai que nos décisions générales ont pour conséquence, dans la vie réelle des uns et des autres, de donner des situations absurdes. C’est le danger dans une crise de ce type», avoue-t-il.

Est-ce que cela veut dire que le fédéral est tiraillé dans tous les sens, d’où des mesures somme toute assez timides contre l’épidémie? Il semble bien que oui. Pour apaiser ces tensions, Yves Van Laethem suggère qu’il serait peut-être plus simple d’avoir des mesures plus fortes au niveau wallon (là où les hôpitaux sont plus surmenés), plutôt que d’attendre une décision fédérale. Quant à la solution de Marius Gilbert d’appeler à l’auto-confinement, il pense que «c’est une bonne idée» mais il craint que cet appel rate la cible principale : ceux qui ne respectent pas les gestes barrières. «C’est ça le drame. On ne sait pas ce qui peut les atteindre si ce n’est des mesures strictes. Je ne suis pas certain que l’on puisse les convaincre de cette façon. Le problème, il est vraiment là. Je suis un peu désespéré et je ne suis pas certain que l’on va trouver le moyen de lutter contre cela. Celui qui trouve la solution pour les contraindre au respect des mesures sanitaires, il mérite un prix Nobel».

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