Alexander De Croo et la comparaison contestable avec la première vague

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Le Premier ministre a justifié les mesures prises hier par des chiffres épidémiques «significativement plus élevés qu’en mars-avril». Mais si la situation est grave, cet argument amène plus de confusion qu’autre chose.

Ce vendredi soir a marqué un tournant dans la crise sanitaire. Avec les mesures adoptées hier, c’est comme si la Belgique avait adopté un début de reconfinement, même si la formule est ici allégée. Pour défendre ce durcissement, le Premier ministre Alexander De Croo a tiré la sonnette d’alarme. Selon ses dires, l’épidémie de coronavirus est non seulement inquiétante mais surtout pire que lors de la première vague. «Les chiffres doublent, semaine après semaine. Jour après jour, les chiffres sont supérieurs à ceux de mars avril», a-t-il affirmé en conférence de presse. Sauf qu’en réalité, ce n’est pas du tout ce que les statistiques racontent.

Une inquiétude justifiée

Pour soutenir ses propos, le Premier ministre passe en revue les dernières données fournies par Sciensano. Près de 2.000 personnes souffrant des symptômes du Covid sont hospitalisées, 327 ont été placées en soins intensifs et 35 ont succombé à la maladie.

Sur certains points, le Premier ministre a raison d’être alarmiste. Comme il le dit, le nombre de nouvelles hospitalisations a doublé par rapport à la semaine dernière, passant de 107 par jour en moyenne à 207. Ce vendredi, pour être exact, cela faisait un total de 2.098 patients en hôpital contre 1.189 le 9 octobre, soit une augmentation importante de 76%. En soins intensifs, la hausse est également forte avec +69% de cas Covid dans ces services en une semaine. Enfin, le 9 octobre, il y avait 18 décès, donc là aussi le nombre a doublé.

Lorsque l’argumentaire se prend les pieds dans le tapis

Là où ça se corse, c’est qu’en énumérant les chiffres actuels de l’épidémie, il se risque à faire une déclaration choc. «Sur toutes ces dimensions, que ce soit le nombre de cas confirmés, d’hospitalisations, de personnes en soins intensifs ou des décès, c’est significativement plus qu’en mars et en avril, et les chiffres sont souvent deux fois supérieurs», renchérit Alexander De Croo, «alors que les mesures étaient très contraignantes».

Et là, il a faux sur toute la ligne. Alors oui, le nombre de tests positifs est largement plus élevé qu’en mars et avril puisqu’il dépasse désormais les 10.000 nouveaux cas détectés par jour. Lors de la première vague, le pic avait été atteint le 15 avril avec près de 2.450 malades identifiés. Mais il ne faut pas oublier que la stratégie de testing a radicalement évolué. Les moyens, réduits à l’époque, n’ont plus rien à voir avec ceux actuels. La Belgique effectue désormais environ 70.000 tests quotidiens, contre à peine 5.000 fin mars et 20.000 fin avril. Il est donc normal que ces chiffres soient plus élevés. C’est juste qu’à l’époque, un nombre très important de malades n’ont pas pu être détectés.

Le Premier ministre ne s’en sort pas mieux sur les autres critères. Au pire de la première vague, le 10 avril, 496 décès avaient été reportés. On est donc bien loin des 35 de ce vendredi. Quant aux hospitalisations et aux personnes en soins intensifs, les données actuelles sont similaires à celles relevées aux alentours du 22 mars, quelques jours après l’annonce du confinement.

L’incompréhension des spécialistes

Du côté des experts, on est estomaqué par cette déclaration. Comment le Premier ministre a-t-il pu autant se méprendre? Selon eux, toute comparaison du genre est tout simplement intenable. «Quand il a dit ça, j’ai envoyé un message au service de communication en leur disant que je ne comprenais pas ce qu’il racontait», confie Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral. «J’ai également contacté mon collègue Steven Van Gucht qui a trouvé ça bizarre aussi. On entend dire le Premier ministre que ce que l’on vit maintenant est pire que les jours de mars et avril. Mais là, je ne pige pas».

Les deux virologues sont d’autant plus étonnés que s’il y a bien quelqu’un qui connaît les chiffres de l’épidémie, ce sont eux. Avec leurs conférences de presse récurrentes sur le Covid-19, ils épluchent constamment les statistiques et ils voient bien que cela ne colle pas avec ce que raconte Alexander De Croo. «Alors moi, je veux bien, mais il faut m’expliquer», demande le porte-parole interfédéral. «Est-ce qu’ils ont des chiffres que nous n’avons pas? Si c’est le cas, c’est un peu scandaleux. J’ai contacté Sciensano sur cette question parce que c’est sur base de leurs chiffres que nous faisons nos conférences de presse. Qu’est-ce qui permet à Alexander De Croo de dire que la fissure dans le bateau est plus large qu’en mars-avril? On a plus de canots de sauvetage pour y faire face, oui, mais quant à savoir s’il y a plus d’eau qui entre dans la coque…».

Cela ne veut évidemment pas dire que la situation n’est pas préoccupante. Il est clair et net que la volonté du gouvernement fédéral «de faire baisser les chiffres» par des mesures «dures» se justifie, justement pour éviter une perte de contrôle de l’épidémie. Mais au risque de vouloir créer une prise de conscience parmi la population, cette manipulation des données risque-t-elle de susciter plus de confusion qu’autre chose? «Je suis extrêmement perplexe par rapport à cette déclaration sur les chiffres et je ne suis manifestement pas le seul», retient en tout cas Yves Van Laethem.

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