Les restos, «sacrifiés sur l’autel de la santé»?

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Hier soir, le comité de concertation a décrété la fermeture de tous les bars et restos pendant un mois. En parallèle, des milieux pourtant riches en clusters n’ont pas été impactés, comme l’école, ce qui fait craindre qu’il y ait deux poids deux mesures.

L’horeca s’attendait à une décision dure, comme un couvre-feu à 23h ou, au pire, à 21h. Mais à la stupéfaction générale, c’est un arrêt total qui a été décrété pour les restaurants et les bars. Les professionnels de la restauration rivalisent depuis de sévérité pour qualifier cette annonce perçue comme «catastrophique pour le secteur», selon Philippe Trine, patron de l’horeca bruxellois interrogé par Le Soir. «C’est le coup de grâce et un drame total. Nous nous attendons à 40 % de faillites des bars et des restaurants. […] Il faut craindre des suicides», s’inquiète-il. Cette fermeture est d’autant plus dure à avaler qu’au sein du milieu, on estime faire tout le nécessaire pour éviter les contaminations. Pour Thierry Neyens, président de l’horeca wallon, c’est clair: «Nous sommes sacrifiés sur l’autel de la santé». La question est donc posée: pourquoi l’État s’est-il montré si ferme avec l’horeca et moins avec d’autres secteurs comme le scolaire?

Des conclusions contradictoires

Le débat sur l'impact de l’horeca dans l’épidémie a déjà fait rage lorsque les bars ont dû baisser leurs rideaux. En Belgique, peu d’éléments permettent d’en savoir plus sur le sujet. Il faut donc d’abord regarder à l’étranger mais là aussi, il n’y a pas consensus. Du côté des pessimistes, une enquête américaine réalisée dans onze hôpitaux montre que les personnes sondées portaient leur masque tout le temps sauf à deux endroits: les restos et les bars. Or justement, celles qui sont allées dans les premiers ont des tests Covid deux fois plus positifs que les autres, et cela monte même à quatre fois en cas de passage par un bar. Cependant l’étude est contestée car elle ne se base que sur un faible nombre de personnes (314 pour être précis) et sur des données floues à propos du respect des mesures sanitaires dans les lieux incriminés.

D’autres recherches relativisent au contraire l’importance des bars et des restos dans la propagation du coronavirus. En Suisse, une étude réalisée en août classe le potentiel épidémique de ces établissements loin derrière ceux du cercle familial et du lieu de travail. En Flandre, l’Agence de soins et de santé donne un classement quelque peu différent en pointant d’abord le rôle des entreprises, de l’école puis de la famille. À l’inverse, «peu de foyers de contaminations liés à l’horeca ou aux clubs de sport sont actuellement constatés».

Quand l’étude sur les clusters ne convainc pas le fédéral

L’étude qui met surtout le feu aux poudres, c’est celle de l’AViQ (Agence wallonne pour une vie de qualité). Selon celle-ci, 2.597 clusters familiaux ont été recensés, contre 481 clusters collectivités. Le cercle familial est donc clairement désigné comme coupable de l’épidémie et cela explique sûrement la dureté du comité de concertation d’hier en réduisant la bulle sociale à une personne externe au foyer. Mais parmi les 481 autres clusters, l’importance de l’horeca n’apparaît pas clairement. Il est fondu dans une catégorie dite «autres» qui compte pour le quart des 481 clusters. À côté de cela, les écoles arrivent loin devant avec un pourcentage de 46%, suivies par l’enseignement supérieur (18%), les entreprises (9%) et les milieux d’accueil de la petite enfance (2%).

Ces résultats ont d’ailleurs été mis sur la table du comité de concertation hier par David Clarinval, ministre fédéral des Indépendants et des PME. Il a toutefois eu une fin de non-recevoir face à la dureté voulue par le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke à propos de l'horeca. «On voit que les clusters principaux sont dans les écoles et au sein des familles. L’horeca est une cible un peu facile et je le regrette mais la décision est collégiale et je me dois de l’assumer. J’ai obtenu une enveloppe de 500 millions d’euros pour soutenir le secteur. La décision est difficile et il y a une injustice dans cette décision», assène-t-il.

Une mesure sévère d’un point de vue épidémiologique

Du côté des virologues aussi, la décision sur les restaurants a surpris. C’est le cas d’Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral, qui juge le reste des mesures logique mais est plus perplexe sur ce point. «Pour les restos, on a peu d’éléments qui les impliquent et le choix d’hier a vraiment été sorti du chapeau. J’étais persuadé qu’ils n’y toucheraient pas», s’étonne-t-il.

Il note néanmoins que les restaurants pouvaient à l’occasion représenter une zone grise. Certaines personnes pouvaient s’y rendre avec des connaissances externes à la bulle tout en ne respectant pas les distances de sécurité. Et puisqu’il est impossible pour un restaurateur de contrôler si les personnes à table font bien partie d’une même bulle, cela représentait un risque. Mais ce phénomène n’est qu’une hypothèse, pas un fait confirmé par des études.

Les écoles auraient-elles pu prendre la place des restos?

Maintenant, au vu des enquêtes citées ci-dessus, comme celle de l’AViQ, on peut se demander s’il ne valait pas mieux prendre des mesures sur les écoles et non sur les restaurants. D’un point de vue épidémiologique, cela peut se défendre. Mais comme le fait remarquer Yves Van Laethem, cela pose la question de savoir si un cluster scolaire prend vraiment racine à l’école ou dans le cercle familial, via une contamination par les parents. «De ce que l’on sait, il y a plus de risque de contagion dans le sens parents-enfant plutôt que l’inverse et ce ne sont pas les enfants qui introduisent le virus dans le foyer. Maintenant, ces études datent de mars-avril et elles sont toujours discutées. Disons que pour l’instant, il y a plus de données qui vont dans ce sens-là que dans l’autre sens. Donc on suit la majorité, mais il y a sûrement des enfants qui sont aussi des super-contaminateurs, même s’ils seraient moins nombreux que les adultes», note-il.

D’autres éléments ont pu peser dans la décision de l’État d’épargner les écoles hier. Il y a d’une part l’insistance des pédiatres pour prendre en compte le bien-être des enfants et les retards scolaires des moins favorisés. Et puis il y a aussi la logique selon laquelle si on ferme les écoles, les parents ne vont plus travailler et donc l’économie s’arrête. «Cela joue sûrement un rôle aussi», suppose Yves Van Laethem.

Au final, il est apparu trop compliqué de prendre des mesures vis-à-vis des écoles, malgré les données épidémiologiques qui pèsent sur elles. Une décision qui aura sûrement un goût amer pour les professionnels de l’horeca.

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