Laurence Haïm: «Mon docu sur Melania Trump est le plus difficile de toute ma vie»

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À l’occasion de la diffusion de son documentaire sur la Première Dame américaine sur La Une puis par Arte, Laurence Haïm nous confie le parcours du combattant qu’elle a dû réaliser pour le réaliser.

Ce jeudi 8 octobre, La Une présente «Melania, cet obscur objet du pouvoir», un documentaire réalisé par Laurence Haïm et la boîte de production Troisième Œil sur la femme de Donald Trump. Mais en se lançant dans ce projet, la journaliste, depuis longtemps correspondante de presse aux États-Unis, ne se doutait pas qu’il s’agirait ici d’un projet de tous les défis. Entre la difficulté d’obtenir des témoignages, le contexte politique tendu outre-Atlantique, le risque de provoquer le mécontentement de la Maison-Blanche, le tout saupoudré de Covid-19, elle nous explique l’ampleur des obstacles à la réalisation de ce portrait.

Melania Trump est une personne extrêmement discrète et effacée. Est-ce que cela a été compliqué de s’attaquer à un tel sujet?

Ça a été très difficile. Au début, j’avais envie de me porter sur un personnage qui m’intéressait beaucoup en tant que femme et je ne pensais pas que j’allais y dédier plus d’un an et demi de ma vie. J’ai été très surprise de voir qu’avant, on pouvait faire des reportages auprès des politiques américains mais que maintenant la méfiance est absolue. Les journalistes sont désormais véritablement considérés comme des ennemis aux États-Unis.

Par exemple, dans le documentaire, on peut me voir aller dans un meeting de Trump. J’ai dû parler avec ses militants pendant cinq heures pour leur expliquer que nous n’étions pas les ennemis du président. Ça m’a beaucoup frappée ce temps nécessaire à obtenir la moindre chose. La confiance n’était pas du tout acquise et il fallait la gagner, expliquer, etc. Nous avons été confrontés à beaucoup de non et d’annulations d’interviews à la dernière minute. Il a fallu s’accrocher. Je pense que c’est le documentaire le plus difficile que j’ai fait de toute ma vie.

Ce travail a dû être d’autant plus ardu que vous décrivez Melania Trump comme un «objet inaccessible». Les conséquences sur le reportage ont dû être importantes…

Oui, et d’ailleurs je n’ai jamais promis d’avoir une interview de Melania Trump. Je savais pour que ce serait quasiment impossible de l’avoir. J’ai expliqué à Arte qu’on aurait une chance sur un milliard mais qu’il fallait quand même la tenter. Mais finalement, j’aurais dû dire une chance sur cent mille milliards!

Par contre, je trouve aussi intéressant de faire des portraits de personnes qui ne veulent pas parler. Cela dit quelque chose sur elles parce qu’elles renvoient une image qui ne colle pas forcément à la réalité. Le but ici est de voir si c’est vraiment ce visage et j’avais l’impression de découvrir une femme qui n’était pas celle dévoilée par les documents.

Dans le documentaire, vous vous rendez dans un meeting de Donald Trump. Or en 2016, lors d’un duplex, vous étiez insultée en direct par un pro-Trump. Mais ici des pro-Trump, il y en avait partout!

C’est pour ça que j’ai voulu être un caméléon avec eux et que je n’avais pas d’accréditation de presse pour faire la queue avec les militants. Quand on m’a expliqué qu’il fallait y aller des heures à l’avance, je me suis dit que la seule manière d’être accepté, c’était de faire ça. C’est vraiment quelque chose que j’aime faire sur le terrain. Et si pendant le premier quart d’heure, on était vus comme les journalistes qui allaient dire n’importe quoi, après deux heures ils nous parlaient vraiment. Je pense que pour raconter des histoires dans cette Amérique extrêmement divisée, il faut faire ça.

Il fallait aussi se plier à d’autres contraintes. Par exemple, pour une interview d’une Trumpette, la négociation a pris quatre mois. Et quand on a été la voir en février, elle nous a demandé de nous doucher juste avant et de faire un email confirmant que nous ne venions pas de pays touchés par le Covid-19, simplement parce qu’elle avait peur du coronavirus. On a dû discuter pour prouver que nous n’étions pas positifs. La fin de ce tournage a été fait dans ce contexte et cela a été vraiment compliqué.

Vous racontez aussi que le Daily Mail a été poursuivi en justice pour avoir évoqué le passé de Melania Trump. Est-ce que vous avez pris cette menace en compte ici?

Oui, et c’est pour cela qu’avec la productrice, on a été soucieux de faire attention à ce que l’on disait. Quand on a appris pour le Daily Mail, on s’est dit qu’il fallait tout vérifier pour savoir ce que l’on pouvait dire ou pas. J’ai toujours voulu être très prudente en ne se basant pas sur l’énorme quantité de rumeurs sur Melania Trump. Je voulais découvrir ce que l’on sait vraiment sur elle.

Vous saviez donc que ce sujet allait être extrêmement délicat à traiter. Et vu que vous êtes accréditée à la Maison-Blanche, vous n’avez pas eu peur pour la suite de votre carrière après ce documentaire?

Quand on est journaliste, c’est bien de faire des choses touchy. Mais je n’ai jamais eu peur. Le jour où ce sera le cas, je ferai autre chose. Je ne redoute pas de dire les choses.

Au fur et à mesure du documentaire, on découvre petit à petit le personnage de Melania Trump. Mais est-ce que vous avez vu des évolutions récentes qui vous frappées?

Ce qui me frappe, c’est son soutien à son mari au-delà des rumeurs. J’ai découvert pendant le film que c’est une personne qui a une réelle influence politique. Cela se voit avec les femmes de l’Amérique profonde qui aspirent à être comme elle. À travers Melania, on a aux États-Unis un courant qui édicte qu’il faut être belle et incarner des valeurs conservatrices. Cela se voit avec la nomination de la nouvelle juge de la Cour suprême, Amy Coney Barrett, avec ses enfants extraordinaires, sa beauté, ses talents, etc. Je pense que l’image véhiculée par la féminisation extrême de Melania et des femmes autour de Trump est quelque chose qui marque beaucoup l’Amérique conservatrice.

C’est d’ailleurs vraiment ce que l’on voit dans le documentaire: non pas le seul portrait de Melania Trump mais celui de l’Amérique féminine conservatrice.

C’est vraiment ce que j’avais envie de faire parce que ce qui se passe aux USA se répercute parfois chez nous. Il se peut qu’en France et en Belgique, on pourra voir ce même type de femmes, belles, opposées à l’avortement et attachées aux valeurs religieuses. Et cela pourrait séduire une grande partie des électeurs.

Fin 2019, vous disiez à une radio québécoise que l’on ne savait pas vraiment qui était Melania Trump. Mais avec ce documentaire, qu’est-ce que l’on découvre d’elle?

Melania Trump est plus intelligente qu’on ne l’a dit. À cinq jours de l’élection présidentielle, une cassette montre Donald Trump en train de dire des horreurs sur les femmes. N’importe quelle femme normalement constituée aurait quitté son mari après cette humiliation. Ici, non seulement elle ne quitte pas son mari mais en plus, alors qu’elle ne parle presque pas, elle va sur CNN pour le défendre. En réalité, elle sait que le vote des femmes est capital pour Donald Trump alors que cet électorat est déjà massivement tourné vers Hillary Clinton. Et après l’élection, on a vu que les femmes blanches de plus de 40 ans ont été essentielles à l’élection de son mari. Melania a eu un rôle fondamental.

Mi-septembre, vous écriviez sur Twitter le message suivant: «Jill Biden, un portrait à faire». Ce serait quelque chose qui vous plairait?

Non, je ne ferais pas ce portrait. J’ai trop envie de retourner dans l’Amérique profonde. Je ne veux plus travailler avec des communicants autour de moi, c’est sûr. Si c’est pour qu’on me dise comment je dois placer la caméra et interviewer une personne qui n’est pas libre d’être naturelle, cela ne m’intéresse plus du tout.

Et puis, il y a ce contexte compliqué. Après avoir été constamment brimés, les journalistes américains finissent par se venger et on a aujourd’hui une presse d’opinion aux États-Unis. Quand on regarde une chaîne, on sait si elle soutient ou pas le gouvernement. Et c’est ça qui arrive en Europe. Je pense que ce n’est pas sain. Le journalisme que je défends n’est pas du tout celui-ci et j’ai envie d’une presse factuelle. Il faut que l’on ait une responsabilité collective pour essayer d’éviter ce qui se passe aux États-Unis en ce moment. Je sonne une énorme alarme. Vous avez envie de voir nos rues ressembler à celles de Minneapolis ? Pour cela, il suffit de mettre des personnalités controversées à la télé qui font le plein d’audience puis de mixer le tout avec des élections. J’ai vu cela se faire aux États-Unis et je vois le résultat aujourd’hui. Mais le journalisme sérieux n’est pas mort, surtout avec les plateformes digitales, et la population a besoin de voir autre chose que des gens hurler sur des plateaux de télévision. C’est un combat qui vaut vraiment la peine d’être mené. En tout cas pour ma part, j’en fais vraiment un combat.

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