Les Belges consomment-ils trop d’antidouleurs?

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Un travailleur belge sur dix consomme aujourd’hui des antidouleurs. Un chiffre élevé qui répond à des préoccupations légitimes mais qui pourrait aussi être dangereux pour la santé.

C’est un phénomène de masse qui est loin d’être anodin. Comme le fait savoir une enquête du groupe Idewe, le plus grand service externe pour la prévention et la protection au travail en Belgique, sur 200.000 travailleurs belges sondés, un dixième d’entre eux prend des antidouleurs ou des anti-inflammatoires à cause de douleurs musculaires et articulaires. Cela peut sembler énorme mais quand on croise cette donnée avec d’autres paramètres, ce résultat est beaucoup moins étonnant. Car comme l’explique la coordinatrice d’Idewe, Liesbeth Daenen, à Belga, «les douleurs physiques constituent l’une des causes principales des absences longue durée pour raison médicale. Un travailleur en incapacité sur cinq l’est à cause de douleurs au niveau des muscles ou des articulations».

Face à ce phénomène, Idewe alerte sur la nécessité de mieux informer pour parer au problème. «Comprendre comment la douleur survient réduit l’inquiétude qu’elle engendre», ajoute Liesbeth Daenen. Et l’enjeu est là: cette consommation massive d’antidouleurs est moins anecdotique qu’elle n’en a l’air et cela ne va pas s’arranger avec la période de crise sanitaire.

Un phénomène aux multiples facettes

Le problème avec ces douleurs musculaires et articulaires, c’est qu’elles sont multiples et variées. Elles concernent une large partie de la population et dans ce cadre, quelques métiers sont clairement plus concernés que d’autres. «Les techniciennes de surface consultent beaucoup», explique Jean-Pierre Langhendries, rhumatologue au Centre Hospitalier de Wallonie picarde. «On sait qu’il y a beaucoup de plaintes musculaires, lombaires, et autres parmi celles-ci. C’est un métier à risque de ce point de vue-là. Les métiers sédentaires sont aussi particulièrement concernés avec des personnes qui travaillent à l’ordinateur toute la journée dans une position qui n’est pas ergonomique, ce qui se traduit par des douleurs cervicales, dorsales et des tendinites à cause de la souris. Mais de manière générale, tous les métiers stressants sont à risque».

Évidemment, les solutions qui pourraient être apportées à un groupe professionnel ne seront pas exactement les mêmes que pour tel autre corps de métier. Les problèmes musculaires et articulaires sont généralement différents et il faut traiter au cas par cas, en ciblant chaque métier. Trop de critères entrent en ligne de compte.

«Il y a évidemment le contexte professionnel qui joue beaucoup, que ce soit du point de vue de la qualité du travail, de l’épanouissement au travail, etc. Mais cela peut être aussi familial, social, voire sexuel…», ajoute Jean-Pierre Langhendries. «Et je crois que la période actuelle de morosité et d’anxiété se fait aussi nettement ressentir. Les gens inquiets souffrent plus. L’aspect psychologique a une grande influence. Même des conflits familiaux et le burn-out parental peuvent jouer un rôle. Et manifestement, il y a aussi quelques répercussions du télétravail. La période de crise sanitaire a bien évidemment aggravé cette situation».

Les antidouleurs: une solution facile mais pas sans dangers

Face à une telle diversité de causes, il faudrait en théorie les identifier, mais ça n’est pas toujours simple. Prendre un antidouleur au contraire est une solution expéditive. Pourquoi s’embêter à chercher plus loin? Le problème, c’est que prendre un tel médicament n’est pas forcément sans conséquences. Pendant un moment, les spécialistes ont cru que la consommation d’opiacées était sans danger. Depuis, celles-ci se sont révélées nocives à long terme. Aux États-Unis, la sonnette d’alarme a même été tirée à cause d’une surmortalité liée à leur utilisation.

En Belgique, les antalgiques simples et les anti-inflammatoires à faible dose sont disponibles en vente libre. Pour ceux plus puissants, il faut une prescription médicale pour limiter les risques de surutilisation. Mais du côté des professionnels de santé, c’est un problème qui est loin d’être simple. «On essaye aujourd’hui de limiter ce phénomène mais il y a une certaine pression pour que les médecins prescrivent. C’est difficile de refuser ce traitement ou de l’encadrer parce que cela prend du temps et certains ne comprennent pas», constate Jean-Pierre Langhendries.

La difficile quête des causes

Il y a une véritable prise de conscience du problème mais comme il l’explique, c’est un travail de longue haleine: «On essaye de donner des conseils aux praticiens. Cela dit, c’est compliqué d’expliquer aux patients. Il faut faire comprendre qu’à moins d’être dans certaines circonstances, il vaut mieux privilégier d’autres approches, parmi lesquelles les méthodes non-médicamenteuses comme la sophrologie, la relaxation ou l’activité sportive. Il est nécessaire d’éviter des abus d’utilisation. Mais c’est beaucoup plus facile de faire une prescription sur 20 secondes que de commencer à dialoguer avec le patient pour voir quels sont les problèmes de ces plaintes».

Pourtant, il est capital de comprendre la cause de ces douleurs pour y remédier. Prendre des anti-inflammatoires sans faire ce travail-là, c’est un peu comme cacher la poussière sous le tapis. C’est tout le défi des rhumatologues aujourd’hui, en évitant la tentation de la facilité. Dans ce contexte, un nouvel horizon se dessine: le traitement des fascias, des membranes de tissu conjonctif présentes dans tout le corps humain. Selon des recherches, surtout allemandes, elles joueraient un rôle important dans ce cadre-là. «Les études sur les fascias sont une piste intéressante qui pourraient expliquer certaines douleurs. C’est en développement et on n’en parle pas beaucoup dans les congrès mais c’est une voie de recherche. En revanche, pour l’instant, ça n’entre pas encore dans la pratique quotidienne du rhumatologue», conclut Jean-Pierre Langhendries.

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