Submergés, les infirmiers «ne voient pas le bout du tunnel»

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Entre le retour massif des patients hors-Covid, le rebond épidémique et des conditions de travail toujours aussi dures, les infirmiers ne savent plus où donner de la tête. Leur situation a même empiré depuis la fin de la première vague.

À première vue, on aurait pu se dire que les infirmiers pourraient enfin respirer après un printemps dédié au coronavirus. Avec très peu d’hospitalisations dues au Covid-19, un retour à la normale semblerait être logique. Mais c’est tout l’inverse qui se produit depuis cet été. Il a fallu rattraper le retard pris chez tous les patients qui n’ont pas pu venir à l’hôpital pendant des mois. Pas de répit donc pour les soignants, qui sont aujourd’hui complètement épuisés. Et en ce début d’automne, voilà qu’en plus, les hospitalisations repartent à la hausse. Les soins intensifs notent un record depuis mai et +50% de patients en une semaine. Mais le plus inquiétant, c’est que le pire doit encore arriver.

Des services saturés (et ça ne va pas s’arranger)

Pour le personnel infirmier, la situation arrive à son point de rupture. Quand ils entendent dire que les hôpitaux sont loin d’être submergés par des patients Covid, des dents grincent dans leurs rangs. Car pour eux, c’est oublier la réalité du terrain. Les patients «normaux» ont été coupés des soins hospitaliers pendant des mois et logiquement, cela a eu des conséquences, avec des cas beaucoup plus graves pour les autres maladies. «Il faut préciser que les patients dans nos services sont extrêmement lourds», insiste Yannick Hansenne, chef des soins intensifs au CHC de Liège. «D’habitude, ces patients lourds représentent 30% du total. Aujourd’hui, on tourne entre 50-70% parce que les gens ont attendu avant d’être pris en charge, de peur du coronavirus. On n’est donc pas saturés de cas Covid mais de tout le reste».

Et ça, c’est sans le rebond des hospitalisations Covid. Maintenant, il va falloir aussi compter avec ça. Mais quand les soignants entendent des personnes se révolter contre les mesures de sécurité sanitaire, il y a de quoi s’énerver. Oui, presque toutes les personnes qui attrapent le Covid-19 survivent, mais le peu qui finit en soins intensifs finit par rendre leur travail impossible, surtout dans les grandes villes qui sont des foyers épidémiques. «De base, nous avons une activité de 80-90% des lits pris en soins intensifs. Sauf qu’à cela, on va ajouter 25% de patients Covid. Ça va être très compliqué», explique Jérôme Tack, président de l’Union générale des infirmiers de Belgique (SIZ Nursing). «On est forcé de mettre des patients dehors alors qu’ils feraient mieux de passer un jour ou deux en plus en soins intensifs», confirme Yannick Hansenne.

Dans le Hainaut, Arnaud Bruyneel, vice-président de SIZ Nursing, remarque une moins grande augmentation des cas Covid mais là aussi, on est saturé: «Je n’ai jamais vu ça. On est déjà comme en plein hiver et on sait que l’épidémie ne va pas s’arrêter». Il note aussi qu’en moyenne, un patient Covid en soins intensifs prend le temps d’une infirmière. Mais comme le fait savoir son collègue Jérôme Tack, le manque de personnel est tel que consacrer une personne à trois patients dans ce type de service est déjà un réel défi. C’est dire la charge de travail qu’il faut encaisser.

Le ras-le-bol du personnel

Évidemment, tout cela n’est pas sans conséquences sur les soignants en soins intensifs. Pour répondre à la demande, il a fallu constamment repousser la prise des congés. Aujourd’hui, ils sont épuisés. «Dans mon unité, on a 10% d’absentéisme depuis mi-juillet, car quand on est fatigué, non seulement on tombe malade mais on se blesse aussi facilement», remarque Yannick Hansenne.

Pour remédier à cette situation, il semblerait logique qu’ils fassent enfin une pause. «Le risque de burn-out atteint vraiment ses limites chez un grand nombre de personnes. Et si certains collègues ne prennent pas leurs congés, cela va être très compliqué. Mais en même temps, s’ils prennent leurs congés, on va manquer de personnel sur le terrain. On est dans un cercle vicieux. Les horaires de fin d’année vont vraiment être impossibles», se désole Jérôme Tack.

Du côté du hôpitaux de Liège, des lits ont dû être supprimés parce que la prise des congés devenait inévitable. Mais ce n’est pas un cas isolé. «C’est un tabou mais en Belgique, on a des lits qui sont fermés continuellement et des opérations annulées par manque d’infirmiers. Je serais vraiment curieux de voir ce qui va se passer en décembre, quand le personnel en aura marre de devoir annuler ses congés. Je suis certain qu’il y aura plein de lits de soins intensifs fermés», prévoit Arnaud Bruyneel.

Des solutions qui tardent à venir

Il est donc urgent d’apporter une aide au personnel. Mais malheureusement pour eux, le nombre de jeunes qui se forment au métier d’infirmier est en chute libre. «Quand j’ai commencé dans le métier, on était 300 en école d’infirmerie. Cette année, il y a 26 élèves. On sait donc que dans quatre ans, il n’y aura presque pas de nouveaux arrivants. Le salaire est insuffisant par rapport à la charge de travail et il y a une très mauvaise image du métier qui circule, ce qui explique ce manque», analyse Yannick Hansenne.

«C’est un problème complexe», ajoute Arnaud Bruyneel. «Il faut d’abord arrêter la fuite de la profession en aval avant de s’occuper de l’amont pour augmenter le nombre d’infirmiers. Comme aux urgences, on arrête l’hémorragie avant de transfuser le patient. On va peut-être aussi devoir aller chercher des infirmières à l’étranger, sinon on ne va pas s’en sortir. Et enfin, pour gérer cette crise, l’élément fondamental, c’est la promotion de la santé. Mais même pour expliquer l’importance des règles sanitaires, on n’est pas écoutés. Et les infirmiers sont invisibles dans les médias et parmi les experts. Quand on fait un reportage sur nous, ce sont des médecins qu’on interroge. On ne verra pas le bout du tunnel tant que l’on ne règle pas ces problématiques. Chaque jour, j’ai la boule au ventre en me demandant à quelle sauce je vais être mangé au boulot».

Ils se sentent aussi abandonnés des politiques. «On a entendu parler de primes Covid et des défiscalisations d’heures mais on n’a presque rien eu», se désole Jérôme Tack. Les soignants souhaitent aujourd’hui que le ton avec le nouveau gouvernement soit différent. «On a des signaux positifs dans le pré-accord et j’espère qu’ils vont tenir parole», commente Arnaud Bruyneel. «Si on investit dans la profession d’infirmier, il y aura moins d’infections, de mortalité, de réanimations et des durées de séjour, ce qui fera diminuer les coûts hospitaliers. Mais on attend de voir si tout cela sera mis en pratique. J’ai peur que l’on finisse par ne pas être écoutés. En 12 ans, peu de choses ont changé».

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