Vols pour nulle part: Quand les compagnies aériennes vont trop loin

Les avions volent vers nulle part et sont complets. - Unsplash
Les avions volent vers nulle part et sont complets. - Unsplash
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Les nostalgiques de l'avion achètent des billets pour des vols vers « nulle part », leur destination étant la même que leur point de départ.

Nous vivons une époque formidable. Avec leurs avions cloués au sol pendant de longs mois et des destinations toujours limitées à cause du coronavirus, les compagnies aériennes tentent de se réinventer. En Australie, au Brunei, à Taiwan ou encore au Japon, certaines proposent de décoller et d'atterrir exactement au même aéroport. Des vols pour « nulle part », appelés aussi « vols panoramiques », qui ravivent celles et ceux à qui prendre l'avion manque, et exaspèrent les autres.

Les billets s'arrachent

L'idée paraît saugrenue. Pourtant, elle connaît un grand succès. Mardi 15 septembre, la compagnie Qantas a vendu toutes les places de son survol du territoire australien, de Sydney à Sydney, en seulement dix minutes, soit la vente la plus rapide de son histoire. Les 150 billets pour cette expérience de sept heures, sans escale, n'étaient pourtant pas bon marché, entre 500 et 2.300 euros selon la classe choisie. À 1.200 mètres d'altitude, les voyageurs observeront depuis leurs hublots quelques-uns des paysages emblématiques du pays, parmi lesquels la Grande Barrière de corail et Uluru. Des lieux pour l'instant inaccessibles aux habitants de la région de Sydney en raison de la fermeture de frontières intérieures.

Ce type d'expérience existe également au Japon, avec un vol de 90 minutes sur le thème d'Hawaii, ou encore à Taïwan dans un A380 Hello-Kitty pour la fête des pères. Au Brunei, peu touché par la pandémie, les passagers de ces étranges vols ne sont pas tenus de porter le masque, seuls les membres de l'équipage le sont. Singapore Airlines devrait se lancer elle aussi.

En Thaïlande, la compagnie aérienne Thaï Airways a proposé une autre expérience pour répondre à la frustration des voyageurs nostalgiques: ceux-ci peuvent s'installer dans les sièges de la première classe d'un avion désaffecté, afin de boire un café ou savourer un plateau repas normalement servi en vol.   

Une bouée de sauvetage

Alors que les frontières restent largement fermées, ces vols pour nulle part ou sans décollage permettent au secteur aérien, durement frappé par la crise du coronavirus, de maintenir son activité. Les pilotes peuvent également continuer à pratiquer et donc à garder leur licence plus longtemps.

Depuis le début de la pandémie, Qantas a perdu plus d'un milliard d'euros. Fin août, la compagnie annonçait supprimer près de 2.500 emplois supplémentaires aux 6.000 postes déjà supprimés. Son vol pour « nulle part » n'aura que peu de poids sur le plan financier, mais il entre dans un projet plus large visant à inciter les autorités australiennes à rouvrir les frontières intérieures, rapporte le Courrier International, grâce à une pétition qui a déjà rassemblé près de 60.000 signatures.

Les États ont partout mis la main à la poche pour sauver des compagnies de la faillite. En Allemagne, le premier groupe de transport aérien européen Lufthansa a reçu en juin une aide publique de neuf milliards d'euros. Ce qui ne l'empêche pas de licencier davantage qu'annoncé. Alors qu'elle dit perdre 500 millions d'euros par mois, la compagnie va se séparer à terme de 150 avions, contre 100 prévus initialement, mettant en danger des milliers de postes supplémentaires aux 22.000 déjà annoncés.

Un non-sens écologique

Les compagnies aériennes ont beau mettre en avant les bienfaits économiques de leurs vols pour « nulle part », ce concept reste un non-sens écologique. Bien que les billets s'arrachent comme des petits pains, l'initiative a rapidement créé un tollé sur les réseaux sociaux. Selon le New York Times, les associations environnementales et des citoyens lambda affirment qu'une industrie qui avait déjà eu des effets négatifs sur l'environnement avant la pandémie continue de le faire avec ces voyages inutiles. « Premièrement, il encourage les voyages à forte intensité de carbone sans raison valable et, deuxièmement, il s'agit simplement d'une mesure provisoire qui détourne les changements de politique et de valeur nécessaires pour atténuer la crise climatique », regrette par exemple le mouvement singapourien SG Climate Rally. « Impatiente de raconter à mes enfants qu'un jour on a utilisé cette opportunité pour empirer le changement climatique », ironise une internaute.

En 2018, l'ensemble des vols commerciaux (passagers et marchandises) ont émis 918 millions de tonnes de CO2, soit 2,4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et 32% de plus que cinq ans auparavant, selon une étude de l'International Council on Clean Transportation (ICCT), l'organisation indépendante à l'origine de la révélation du « dieselgate ». La pandémie a fortement freiné cette progression, clouant au sol la quasi-totalité des avions. L'Association internationale du transport aérien (IATA), a fait ses comptes: pour retrouver le niveau de trafic de 2019, avant la crise, il faudra attendre 2024. En attendant l'échéance, les initiatives comme les vols pour nulle part sont amenées à se multiplier. Dans les deux cas, l'avenir du secteur aérien n'est pas glorieux pour l'environnement.

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