Le tabou de l’argent: un poison pour les jeunes

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Selon Febelfin, 70% des 15-30 ans se tournent vers leurs parents pour trouver des réponses à leurs questions financières. Problème: il s’agit d’un sujet tabou. Une situation paradoxale qui n’est pas sans répercussions, surtout en temps de crise.

Quand on est jeune, la vie n’est pas toujours simple. Mais quand la question de l’argent vient s’en mêler, cela peut tourner au casse-tête. C’est ce que constate une étude de la Fédération belge du secteur financier (Febelfin). Selon celle-ci, 41% des 2.000 Belges de 15-30 ans interrogés se disent «parfois très inquiets» de leur situation financière (seuls 16% ne s’en inquiètent jamais). Cette préoccupation est si forte que 36% ont régulièrement peur de voir leur carte refusée en magasin ou de ne pas avoir assez d’argent pour se nourrir. Et tout cela, c’est sans compter le fait que ce sondage a été réalisé avant la crise. Depuis, 45% des jeunes disent rencontrer de réels problèmes financiers à cause de la perte d’un job étudiant, d’un emploi ou de l’argent de poche des parents.

Pour expliquer cette situation qui était déjà difficile avant mars dernier, Febelfin estime qu’il faut chercher en partie la cause du côté du manque de connaissances financières, qui concerne les trois quarts des sondés. Un défaut qui les fragilise et qui prend racine dans un des tabous les plus coriaces de notre époque.

Un cercle vicieux

À l’origine, il y a un constat. Les 15-30 ans sont mal renseignés en matière monétaire. Febelfin remarque par exemple que 47% d’entre eux ne savent pas gérer un budget et que 74% ne sont pas au courant du fait que les banques transforment l’épargne en crédits. Les jeunes sont d’ailleurs conscients de cette ignorance puisqu’ils ne sont que 27% à estimer qu’ils ont de bonnes connaissances en la matière. Parmi les sujets qui font défaut, on peut citer les assurances, l’épargne-pension ou encore les impôts.

Ce manque n’est pas anodin puisque comme l’explique Febelfin, ce problème «va de pair avec un faible degré d’implication financière». «Or, ce sont surtout les personnes qui ont des problèmes financiers qui sont peu impliquées. De bonnes connaissances et une implication importante conduisent à moins de soucis d'argent. Cette connaissance semble donc être la clé pour mieux faire face aux revers financiers, aujourd'hui et plus tard», conclut-elle.

Le poids du silence

Loin de se laisser dériver sans rien faire, les jeunes tentent de trouver des réponses à leurs problèmes. Et naturellement, 70% des 15-30 ans se dirigent vers leurs parents. Mais là, ils font face à un mur. Comme le fait savoir le Ligueur en 2018, huit parents sur dix ne parlent pas d’argent avec leurs enfants. «C’est un tabou qui est encore plus fort que celui du sexe dont on parle plus librement avec nos proches maintenant», analyse Alexandra Balikdjian, psychologue de la consommation et professeur à l’ULB. «C’est un fait qui est profondément lié à la culture judéo-chrétienne où l’argent est considéré comme étant un peu sale. Les parents essayent de préserver la pureté des enfants en ne les sensibilisant pas aux questions monétaires».

Du coup, aucune solution ne se profile. Et comme le note un sondage Kantar de 2015 en France, les amis ne sont consultés que par un quart des jeunes et ils sont ceux avec qui on parle le moins facilement d’argent. Restent alors les réseaux sociaux et l’école. On pourrait à ce propos croire que l’introduction de l’éducation financière à l’école via le Pacte d’Excellence pourrait palier ce manque, mais pour Alexandra Balikdjian, rien n’est moins sûr. La première source d’information en la matière reste les parents et tant que le tabou est là, il se fera sentir. «En médiation d’aide par exemple, une des premières préoccupations des couples, c’est d’assurer les besoins des enfants, de continuer à leur offrir des cadeaux, etc. Mais ils ne pensent pas spontanément à simplement parler à leurs enfants de leurs problèmes monétaires, de la perte de leur emploi et du fait qu’il faut se serrer la ceinture. Or quand cette parole se libère, les enfants comprennent très bien et ne sont pas du tout choqués de ne pas avoir la dernière console de jeux», constate-elle.

Bloquer l’engrenage

Cette libération de la parole sur l’argent est encore trop rare et au fil des ans, cela peut amener les jeunes aux difficultés citées ci-dessus. «Si on n’aborde pas la question de l’argent avec eux, tout devient abstrait. Avoir 100€, 500€ ou 1.000€, ça devient plus ou moins la même chose. Et plus tard, quand ils entrent dans l’âge adulte, cela se transforme en une perception erronée des biens de consommation et des difficultés à opérer des calculs monétaires. Au final, cela peut aboutir à des achats qui ne permettent plus le payement des mensualités et à des situations budgétaires parfois dramatiques», alerte Alexandra Balikdjian. Une étude de la Banque de France en 2019 note à ce propos que les jeunes sont les plus nombreux à prendre des risques dans leurs placements, à tirer plus de satisfaction à dépenser qu’à épargner et au contraire sont les moins nombreux à surveiller leur situation financière.

Des débuts de solutions commencent pourtant à émerger pour régler ce manque de connaissance. C’est d’ailleurs la raison d’être de l’étude de Febelfin qui a lancé une nouvelle campagne avec un grand QCM sur le sujet. Il y a aussi le site Wikifin qui a été créé dans ce but. Alexandra Balikdjian ressence enfin d’autres pistes: «plusieurs associations et asbl peuvent aider les jeunes qui se posent des questions. Il ne faut pas non plus hésiter à se tourner vers les médiateurs de dettes lorsqu’il y a des problèmes financiers, ou vers son banquier. Il y a vraiment une démarche proactive à mettre en place», conseille-t-elle.

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