L’enseignement spécialisé élagué: une «catastrophe» pour les élèves

@BelgaImage
@BelgaImage
Teaser

Les directeurs sont indignés par la décision de la ministre de l’Éducation de supprimer les «intégrations temporaires totales» qui font le lien entre le spécialisé et l’ordinaire. Un choix aux lourdes conséquences.

L’annonce s’est faite toute discrète, au fin fond d’un paragraphe d’une circulaire. Et pourtant, il s’agit d’une véritable bombe pour l’enseignement spécialisé. À partir de cette année, il est impossible d’inscrire son enfant à un projet d’intégration «temporaire totale». Autrement dit, un élève du spécialisé ne pourra plus suivre la totalité des cours dans l’ordinaire pendant une ou des périodes déterminées d'une année scolaire, ce qui revient à séparer toujours plus les deux types d’enseignement.

Dans les établissements scolaires, on ne comprend pas cette décision. Pour organiser la riposte, l’ADESP (Association des directeurs de l'enseignement spécialisé primaire libre) a envoyé ce lundi une lettre à la ministre Caroline Désir (PS) pour faire savoir le mécontentement du secteur et des parents. Car la crainte c’est que l’avenir des enfants concernés ne soit mis en péril.

Sous le choc!

Dans cette lettre, l’ADESP regrette un retour en arrière de 30 ans, c’est-à-dire quand le dispositif aujourd’hui supprimé a été mis en place. Pourtant, la méthode a démontré son efficacité juge-t-elle. L’incompréhension est donc totale. «C'est une pénible régression que nous vivons. Qu'adviendra-t-il des élèves qui viennent de démarrer un projet d'intégration? Seront-ils suivis toute leur scolarité? […] Nous sommes fatigués d'improviser, nous avons besoin de nous projeter et de comprendre la finalité des projets à venir».

Quand on interroge la présidente de l’association, Béatrice Barbier, celle-ci se dit choquée. «Pourquoi on supprime ça subitement? C’est scandaleux! Maintenant, le message est que si un enfant veut l’aide du spécialisé, il faut obligatoirement l’intégrer». Et elle n’est pas la seule à se montrer mécontente. Elle précise que si elle avait pu, elle aurait fait deux pages supplémentaires à sa lettre pour y noter toutes les associations de parents qui l’ont contactée, sans compter le soutien des directeurs d’école de tous les secteurs confondus.

L’annonce de cette suppression est d’autant plus frappante qu’aucun représentant de l’enseignement spécialisé n’a été consulté. Pourquoi le ministère a pris cette décision de manière arbitraire? Mystère. Aucune explication n'a été donnée sur ce point mais Béatrice Barbier redoute que le gouvernement n’ait pensé qu’à faire des économies.

«Le serpent qui se mord la queue»

Reste qu’en l’état, l’avenir s’annonce sombre. Déjà auparavant, les moyens alloués à l’enseignement spécialisé étaient déjà bien moindres comparés aux besoins selon l’ADESP. «Pour aider un enfant en difficulté, autiste, sourd, aveugle ou autre, on les met seulement quatre heures dans l’enseignement ordinaire. Ce n’est déjà pas beaucoup. Mais si en plus on supprime cette option, cela a un impact énorme», prévient Béatrice Barbier.

Parmi les conséquences à craindre, elle note tout d’abord le fait que toute une série d’enfants ne soient plus du tout dans l’ordinaire, à moins d’imposer aux enseignants une somme de travail pour lequel ils ne sont pas formés. Mais dès lors, il est très probable que l’ordinaire n’arrive pas à suivre, ce qui provoquerait un afflux d’enfants vers le spécialisé. Or pour le ministre-président de la Communauté française, Pierre-Yves Jeholet, le spécialisé en accueille déjà trop. Si Béatrice Barbier n’est pas d’accord avec son point de vue, elle remarque le côté paradoxal de cette situation: «sans l’intégration temporaire totale, les élèves n’auront pas d’autre choix que de se retrouver dans le spécialisé. C’est le serpent qui se mord la queue».

Désemparés et déconcertés

Mais ce qui la chagrine le plus, c’est que l’enfant ne soit plus «au centre des discussions des politiques». En ce sens, la réponse de la ministre qu'elle a eue ce mercredi confirme son état d'esprit: «Dans sa lettre, on a l’air de dire que l’on va mettre autre chose en place mais cela sera juste des moyens. On va donc diluer tout ça et on ne va plus donner à l’enfant quelque chose pour l’aider vraiment. Ça me fait très peur. Parce que moi, quand j’ai un parent qui vient me trouver, il veut que je lui donne une réponse pour son enfant, pas pour une généralité d’écoles. Aujourd’hui, j’ai des parents qui me demandent des projets d’intégration et je ne sais pas quoi leur répondre», se désole-t-elle.

Le comble dit-elle, c'est qu'à la fin de la réponse de Caroline Désir, elle évoque notamment l'«octroi de périodes complémentaires pour le renforcement de la langue d’apprentissage» parmi les initiatives destinées à favoriser autrement le dispositif de l'école inclusive. Or la présidente de l'ADESP précise que ce type relève de l'enseignement ordinaire, pas du spécialisé. «C'est catastrophique de dire ça. Un enfant autiste, sourd ou aveugle, ce n'est pas un problème de langage qu'il a. On est dans des aberrations et je ne comprends pas qu'elle puisse me répondre ça. Il y a une forme de déconnexion par rapport à la réalité», soupire-t-elle, dépitée.

Face à toutes ces difficultés, Béatrice Barbier se dit démunie. Il faut préciser qu’elle a déjà dû batailler ferme sur d’autres sujets, parfois sans succès. Par exemple, lorsqu’un établissement de l’enseignement spécialisé veut engager une puéricultrice, cela doit être fait avec son propre capital paramédical, contrairement à l’ordinaire où cela est fait de façon «organique». Une incohérence pour elle. «Et la seule chose qu’on me répond, c’est "on ne sait pas pourquoi c’est comme ça" mais on ne change pas la donne. C’est à chaque fois pareil! Quand il a été question des psychomotriciennes, là, je suis parvenue à en avoir parce qu’on m’a répondu "oui, c’est une erreur". C’est toujours la réponse qu’on me donne: soit c’est une erreur, soit on nous dit "on n’y a pas pensé". Mais à force, ça commence à faire beaucoup! Il ne faut pas oublier que l’avenir de 15.000 enfants qui est en jeu, sans compter les 9.000 de l’ordinaire qui dépendent du spécialisé».

Aujourd’hui, Béatrice Barbier espère un rétablissement des projets d’intégration temporaire totale, voire une table ronde organisée par la ministre où directeurs et parents seraient entendus. «Maintenant peut-être que cela relève du rêve que de croire qu’ils vont se préoccuper de l’avis des personnes de terrain. Mais de temps en temps, il faut rêver».

Sur le même sujet

Notre Selection