Violences policières: Pourquoi il faut diffuser les images intelligemment

Black Lives Matter © Unsplash
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Filmer et faire circuler les images de violences policières est un droit fondamental pour lutter contre ces abus. Mais les partager en masse, surtout lorsque celles-ci montrent des Noirs battus, asphyxiés et tués, pourrait constituer une autre forme de violence et s'avérer contre-productif. Décryptage.

C'était le 23 mars, soit deux mois avant la mort de George Floyd. Pris de troubles psychologiques, Daniel Prude déambule nu en pleine rue. Son frère appelle les secours. Les policiers arrivent, le menottent et lui placent un sac de toile sur la tête, car, selon l'un des officiers, l'homme noir de 41 ans crache et affirme avoir le coronavirus. Sous cette capuche appelée « spit hood », Daniel Prude a visiblement du mal à respirer. Il supplie qu'on ôte ce sac, avant de perdre connaissance. Il est asphyxié et meurt finalement une semaine plus tard à l'hôpital.

Six mois après les faits, survenus à Rochester, dans l'Etat de New York, l'incident refait surface, car l'enregistrement vidéo de l'interpellation par les minicaméras portées par les agents de police a été rendu public mercredi.

Une nouvelle victime, une nouvelle vidéo

Ahmaud Arbery, George Floyd, Breonna Taylor, Jacob Blake, Daniel Prude… Les affaires de violences policières envers les personnes noires se succèdent aux Etats-Unis, avec souvent des vidéos à l'appui, diffusées massivement sur les réseaux sociaux et dans les médias aux quatre coins de la planète. Si ces images, extrêmement difficiles à regarder, sont capitales pour mettre en cause les auteurs et espérer obtenir justice, leur omniprésence provoque des effets néfastes sur la santé mentale des personnes directement concernées par le racisme. Et ce, bien au-delà des frontières américaines.

Un manifestant réclamant justice pour Daniel Prude, victime de violences policières

© Kena Betancur / AFP

Des images traumatisantes

Abdelhakim Bouhjar a 24 ans. Depuis la mort de George Floyd, ce Bruxellois ressent une sorte de « déprime » constante. « C'est principalement mental, mais il y a des jours où l'intensité de ce sentiment est plus grande, plus écrasante et où je sens que ça déteint sur mon état physique », confie l'étudiant en droit. « C'est vraiment traumatique. Savoir que des personnes qui vous ressemblent perdent la vie aux mains de la police est déjà vraiment difficile, alors si en plus on vous montre quotidiennement comment les forces de l'ordre s'y prennent, ça devient insupportable. » Ce que décrit et subit Abdelhakim, c'est une double peine, qui consiste, quand on n'est pas Blanc, à subir à la fois le risque de violences et les images de celles et ceux que ces violences ont tués. La multiplication des vidéos qui détaillent ces agressions provoque des dommages psychologiques non-négligeables, notamment chez les plus jeunes, qu'on a tendance à ignorer. C'est pour cette raison que les militants antiracistes appellent à cesser la diffusion de telles images. Mais ce n'est pas la seule.

« La mort des Noirs est un spectacle »

Dans le podcast Programme B, la journaliste Rokhaya Diallo rappelle le contexte historique. « La circulation de ces images n'est pas nouvelle. Depuis plusieurs siècles, notamment lors de la période de l'esclavage mais aussi de la ségrégation aux Etats-Unis, les images de Noirs suppliciés et lynchés ont fait l'objet d'impressions photographiques, diffusées comme des cartes postales. La mort des Noirs était un spectacle à la fois destiné à divertir les personnes blanches et, d'une certaine manière, à les maintenir dans leur position de suprématie, mais aussi à terroriser les Noirs », explique la militante antiraciste. La circulation des images de violences policières contribue, selon elle, à la perpétuation de ce récit.

Pour Abdelhakim Bouhjar, la mort des Noirs est encore aujourd'hui « un spectacle qui choque et indigne, certes, mais un spectacle quand même ». Le jeune étudiant dénonce par la même occasion la différence de traitement médiatique, selon la couleur de peau des victimes. « Avons-nous seulement déjà vu des personnes blanches mourir de la sorte sur les réseaux sociaux et dans les journaux? Des photos de cadavres blancs ont-elles déjà été publiées et relayées aussi massivement et fluidement? » interroge le Bruxellois, d'une mère marocaine et d'un père camerounais.

Un panneau à une manifestation contre les violences policières

© Unsplash

Le danger de la banalisation

Outre les dommages psychologiques, la multiplication des images de violences policières risque de participer à la déshumanisation des corps noirs et à la banalisation de leurs souffrances. « L'œil occidental est déjà habitué à voir des personnes noires dans des conditions horribles et à les voir mourir, notamment dans le cadre de catastrophe naturelle, de famine ou de guerre », rappelle Abdelhakim Bouhjar. Tandis que la mort des Blancs est privée, la mort des Noirs est montrée pour « sensibiliser », « participer à une prise de conscience » ou « prouver » quelque chose. Des objectifs dénoncés par Rokhaya Diallo. « On sait que des Noirs meurent entre les mains de la police, aux Etats-Unis, mais pas seulement. Je ne comprends pas pourquoi on a besoin d'assister à cette exécution pour croire les personnes et pourquoi il est nécessaire d'assister à un supplice de plus de huit minutes pour que la parole des victimes soit crédible. Je n'ai pas eu besoin de voir les images pour savoir ce qu'il s'était passé et pour les croire », souligne l'autrice et réalisatrice féministe.    

Face à ces différents constats, Abdelhakim Bouhjar appelle les internautes à réfléchir à deux fois avant de diffuser ces images. « Une fois que vous savez que ces preuves existent quelque part, que chacun peut les consulter en faisant de brèves recherches sur le net, il faudrait se poser la question de savoir quelle plus-value apportera leur diffusion sur votre profil Twitter, Facebook ou Instagram. Ne pouvez-vous pas tout simplement raconter l'histoire - déjà horrible et choquante - sans participer à la mise à mal de la dignité du défunt? » Mieux encore, le Bruxellois propose de partager des portraits de la personne de son vivant, pour honorer sa mémoire. Car « le corps noir n'existe pas que parce qu'il meurt. »

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