Julien Doré “Je reviens sans artifice”

Julien Doré
Julien Doré
Teaser

Le chanteur questionne le monde sur “aimée”, album qui réinvente la mélancolie pop avec beaucoup de pudeur.

Le monde a changé, il s’est déplacé quelques vertèbres”, chante Julien Doré sur son nouvel album “aimée”. Lui aussi, il a changé. Après avoir vendu plus d’un million d’exemplaires de ses disques “Love” et “&”, une tournée triomphale des grandes salles et une absence de trois ans, le garçon revient non pas avec l’ambition commerciale de faire mieux mais l’envie artistique de faire “autrement”.

“Mon écriture a évolué, confie-t-il. Elle est moins abstraite et davantage en prise avec la réalité. Musicalement, les arrangements sont plus simples. Après avoir connu tous ces moments intenses avec “Love” et  “&”, je me suis posé de nombreuses questions et j’ai fini par me mettre en rupture par rapport à mes disques précédents. Je me suis dit: personne ne t’attend, si tu sors un album, il faut que cela ait d’abord du sens pour toi.

L’intro du nouveau single Barracuda I résume parfaitement son propos. “Tout le monde a quelque chose à dire sur mes cheveux ou le climat. Bien que les deux aillent vers le pire, personne ne se battra pour ça.” “aimée” est un album qui reste solaire dans ses sonorités mais dont les thèmes renvoient à des préoccupations d’ordre sociétal. Julien Doré y met son humilité, sa poésie, mais aussi ses inquiétudes.

Il rappelle ici combien ses combats féministes sont importants et datent bien d’avant #MeToo. À ce militantisme, il ajoute son humour décalé et cette part d’enfance qui se sont imposés comme une signature depuis son premier long format “Ersatz” en 2008. Et même s’il abrite un duo  très – et même trop – prévisible avec Clara Luciani (L’île au lendemain) et un featuring avec le binôme belge Caballero & JeanJass (Bla-Bla-Bla), “aimée” s’impose comme l’œuvre la plus introspective et   la plus mélancolique de Julien Doré.

Remportez un exemplaire vinyle dédicacé du nouvel album "aimée" de Julien Doré


Votre nouvel album s’intitule “aimée”. C’est un disque qui porte le prénom de votre grand-mère maternelle. Vous nous faites  les présentations?

JULIEN DORÉ – Aimée est originaire des Cévennes, la région où je suis revenu vivre voici trois ans. Ma grand-mère a perdu très tôt son mari qui travaillait dans les charbonnages. Elle s’est battue pour que les veuves de mineurs bénéficient d’un soutien financier. Elle a été l’une des premières femmes à manifester dans les rues de Paris. “aimée” ne parle toutefois pas de ma grand-mère, c’est un disque générationnel. Mais je trouvais noble l’idée de faire porter le prénom d’une presque centenaire à un album s’adressant à celles et ceux qui feront le monde demain. C’est une manière de boucler la boucle.

Malgré son titre et sa pochette de couleur rose, on ne trouve aucune chanson d’amour sur “aimée”.

C’est vrai. Toutes les chansons de mes deux derniers disques “Love” et “&” évoquaient,    chacune à leur manière, le sentiment amoureux. Je voulais m’éloigner de ça et mettre en avant  d’autres thèmes qui me sont chers comme le féminisme, le réchauffement de la planète, l’amitié. Je partage ma vision du monde actuel sans tomber dans la revendication et encore moins en jouant au donneur de leçons. Et je n’oublie jamais de me moquer aussi de moi, car personne n’est parfait.

L’humour, le sourire et le côté décalé qu’on trouve dans vos clips, c’est une manière de désamorcer le constat pessimiste que vous dressez?

J’ai toujours un peu de mal avec l’affirmation selon laquelle les artistes sont là pour faire rêver, danser et sourire. Il n’y a pas que ça. Écrire des chansons, c’est aussi une évidente et magnifique opportunité de montrer sa sincérité et ses peurs. Dans le monde d’aujourd’hui,  il y a cruellement un manque de douceur, d’intelligence et d’empathie. Le constat que je dresse à travers mes chansons est peut-être pessimiste, mais, pour moi, c’est du pessimisme “constructif”. Dans les mots que j’utilise ou les images que je montre dans les clips, il y a toujours l’idée de mettre en relief la bêtise du monde, mais aussi ma certitude que tout ça peut changer. Car si ma génération est fatiguée, celle qui arrive ne l’est pas et elle veut bouger. Barracuda, mon nouveau single, va dans ce sens. Il y a deux versions de ce titre sur “aimée”. Dans la première, je chante “Dis-moi quelque chose que je ne sais pas”. Et  dans la seconde, qui clôture le disque, les  enfants prennent ma place sur le refrain et  me répondent.

Dans le clip La fever, on voit un extrait du discours sur l’avortement prononcé par Simone Veil à l’Assemblée nationale et des filles en bikini qui lisent Sorcières, le best-seller féministe de Mona Chollet. C’est votre idée?

Je collabore avec votre compatriote Brice VDH depuis le clip Les bords de mer en 2010. J’écris les scripts, il réalise, on partage nos idées et, surtout, on s’éclate beaucoup. La fever, c’est au départ une caricature cynique des tubes d’été et du machisme du business de la musique. Tout en me foutant de ma gueule dans la vidéo, je souhaitais mettre en avant mon engagement sur ma vision féministe. Cela fait des années que je parle de ça, mais aujourd’hui il faut trouver une manière subtile et pudique de le faire, sinon on tombe dans les clichés ou la récupération. Tous les droits résultant des vues de La fever sont versés à l’Association des Femmes.

Vous avez quitté Paris voici trois ans. Pour vous éloigner du show-business?

Pour ça et pour des tas d’autres raisons. Je voulais retrouver la nature et les Cévennes, la région de mon enfance. Mon rapport au “métier” d’artiste a changé. Grâce au public, j’ai connu des sommets. La tournée “&” s’est clôturée à Bercy, un truc de ouf. Trois mois après, je chantais en acoustique dans des petites salles. Je suis passé d’une équipe de cent personnes avec une “conduite” technique réglée à la seconde près à des concerts en solo complètement improvisés où je pouvais regarder chaque spectateur dans les yeux. Et ça m’a fait un bien fou. Ça m’a permis de me rappeler  pourquoi je faisais de la musique et de mesurer toute la chance que j’avais de    pouvoir faire de grosses productions mais aussi de me mettre à nu. Avec “Aimée”, mes attentes ne sont plus les mêmes qu’à l’époque de “Love”. Je reviens sans artifice. J’ai juste envie de proposer un petit tableau de ce que je ressens aujourd’hui et de le transmettre.

Le format vinyle et CD d’“aimée” est  proposé avec un livret et des décalcomanies. Vous restez un grand enfant?

Oui, je reste un gamin qui a grandi en achetant des vinyles au supermarché et a fréquenté pendant cinq ans l’École supérieure des Beaux-Arts de Nîmes avant de former un groupe de rock. J’ai encore cette nostalgie ringarde qui me rattache à l’objet. Les décalcomanies, c’est pour poursuivre l’idée du petit tableau à transmettre. Je donne les contours et chacun peut le construire comme il veut.

aimée
Julien Doré
Sony Music

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