L’instruction à domicile, une réponse à la crise actuelle?

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Toujours plus présent ces dernières années, l’enseignement à la maison va probablement continuer son expansion en 2020. Un phénomène destiné à répondre aux problématiques qui frappent aujourd’hui le système scolaire.

C’est sûr, ce 1er septembre ne ressemblera à aucun autre. La crise du coronavirus a profondément chamboulé la rentrée. Entre les mesures de sécurité sanitaire, les parents inquiets pour leurs enfants, les conséquences du confinement pour leur scolarité, sans compter les centaines d’élèves qui n’ont toujours pas eu d’école attribuée, les défis ne manquent pas.

Dans un tel contexte, une nouvelle chanson se fait entendre: celle de l’enseignement à domicile (EAD). L’idée fleurit même sur Internet, où la peur du coronavirus bat son plein. La Libre a ainsi donné la semaine passée l’exemple d’un groupe Facebook où 76.000 personnes débattent de la rentrée, de la possibilité de s’improviser enseignant ou pas, etc. Bref, les idées fusent quant à savoir si cet EAD est un projet envisageable.

Une période charnière?

Évidemment, en l’état, impossible de dire si l’année 2020 sera un bon millésime pour l’instruction à domicile en Belgique francophone. Les déclarations d'EAD doivent être envoyés à la FWB (Fédération Wallonie-Bruxelles) pour le 5 septembre au plus tard. Les chiffres ne sont donc pas encore connus. Mais une expansion du phénomène n’étonnerait pas du tout Alice Tilman, doctorante FNRS à l’UCLouvain et spécialiste de la question, et ce pour plusieurs raisons qui n’ont pas forcément toutes à voir avec le Covid-19.

Tout d’abord, même si cette alternative à l’école ne concernait qu’un peu plus d’un millier de jeunes en FWB en 2019, cette option est en croissance depuis plusieurs années déjà, comme dans le reste du monde. En dix ans, le nombre d'enfants inscrits à l'EAD chez nous a doublé, ce qui mène Alice Tilman à penser que cette tendance se serait poursuivie et ce indépendamment de la crise. Mais en 2020, plusieurs nouveaux facteurs entrent en jeu. «Cette année, l’âge de l’obligation scolaire a été abaissé à 5 ans, ce qui est susceptible de faire gonfler les chiffres de l’EAD. Puis évidemment, il y a l’influence du Covid-19. On peut ici imaginer deux cas de figure. D’abord certaines familles vont probablement se tourner vers l’EAD en tant que solution momentanée, par crainte de la circulation du virus. D’un autre côté, il semble qu’un certain nombre de parents, qui ont soit déjà pensé à instruire leurs enfants à domicile avant la crise, soit découvert l’existence de cette alternative, aient apprécié leur expérience d’instruction à domicile suite à la fermeture des écoles. Ces familles qui décident de continuer l’aventure font probablement moins un choix en réaction à la crise qu’un choix qui fait suite à une expérience positive du confinement», explique-t-elle.

Autre incitant pour augmenter le nombre d’enfants en EAD: les élèves qui se retrouvent toujours sans école cette année. Ils étaient encore 432 dans ce cas ce 27 août, dont 80% venaient de Bruxelles. Mais sur ce point, Alice Tilman est plus mitigée. Oui, certaines familles concernées pourraient se tourner vers l’EAD, mais elle juge qu’avant tout, il s’agit d’un projet familial. «L’instruction à domicile n’est pas une solution "clé sur porte" qui s’improvise. De plus, après le 5 septembre, il ne sera plus possible de s’inscrire en EAD, ce qui laisse très peu de temps aux familles pour prendre une décision qui, la plupart du temps, mûrit pendant plusieurs mois, voire plusieurs années», dit-elle.

Un projet possible mais avec ses difficultés propres

Et c’est bien cela le cœur du sujet: l’EAD est une alternative à l’école qui demande une mûre réflexion et une bonne organisation. Avant tout, il faut savoir dans quoi on s’engage. Par exemple, si les parents sont libres de choisir la méthode pour instruire leurs enfants, l’État veille à ce qu’ils respectent un certain cadre. Un contrôle est assuré à 8 et 10 ans pour le primaire et ensuite, il y a des épreuves certificatives tous les deux ans (CEB, CE1D, CE2D).

En ce qui concerne les méthodes et pédagogies mobilisées, il serait complexe de les comparer entre elles, surtout selon des logiques d’efficacité ou de performances scolaires. En effet, Alice Tilman rappelle que les objectifs poursuivis par les parents-éducateurs ne s’articulent pas toujours autour des résultats des enfants à des tests standardisés, mais plutôt autour d’une attention aux besoins différenciés des enfants, à leurs rythmes d’apprentissages et à la poursuite de leurs intérêts, qui peuvent aller bien au-delà du programme officiel. «L’instruction à domicile permet aux parents de piocher dans différentes méthodes et d'organiser une instruction "à la carte". Les manières d'agencer les apprentissages peuvent donc fortement évoluer au fil du temps, le rythme s’intensifier à l’approche des contrôles, ou se transformer au fur et à mesure de la découverte d’opportunités se dégageant de la pratique de l’instruction à domicile. On voit souvent par exemple des parents qui, au début, pour se rassurer par exemple, s’appuient sur ce qu’ils connaissent le mieux, en reproduisant une manière d’apprendre semblable au contexte scolaire, avec la création d’une "salle de classe", l’usage de manuels scolaires ou d’exercices à faire corriger. Avec le temps, on voit que les familles se détachent souvent de ces schémas, les agrémentent d’autres types d’activités, d’apprentissages informels, de projets ludiques, à l’extérieur et en groupes, etc.»

Reste deux questions qui se posent souvent quand on parle d’enseignement à domicile: la socialisation de l’enfant et la capacité des parents à remplacer les professeurs. Pour la première, les familles engagées dans l’EAD tendent à remettre en question la vision de la socialisation des enfants au sein d’un groupe de pairs du même âge, comme c'est le cas à l’école. L’instruction à domicile donnerait ainsi l’opportunité de diversifier la nature des relations sociales qui s’établissent au quotidien, et de multiplier les occasions d’échanger avec d’autres jeunes de tous âges mais aussi avec d’autres adultes. Quant à la deuxième question, Alice Tilman note qu’un certain nombre de parents qui instruisent à domicile sont eux-mêmes des professionnels de l’éducation. Cette alternative à l’école ne leur est cependant pas réservée. L’accès à internet, la multiplication des supports pédagogiques disponibles et l’entraide entre familles participeraient à ce que les parents qui souhaitent se lancer bénéficient de plus en plus de ressources et de soutien.

En attendant de voir si ce projet d’EAD séduit de nouveaux adeptes, il faut enfin noter que les enfants concernés ne sont pas forcément épargnés par les conséquences de la crise. Les épreuves certificatives de l’année passée n’ont pas pu être organisées, ce qui a décalé plusieurs inscriptions pour continuer la scolarité. En conséquence, les épreuves de cette année sont bouleversées, avec des problèmes d’organisation spécifiques à l’EAD.

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