Margaux De Ré: « Les réseaux sociaux sont devenus un enfer »

Margaux De Ré.
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Trop, c'est trop. La députée bruxelloise (Ecolo) Margaux De Ré dénonce le harcèlement qu'elle subit en ligne depuis qu'elle a été élue.

Voici une « jeune femme qui assume ses positions et s'exprime ». Le combo gagnant pour les trolls. Margaux De Ré, députée bruxelloise, l'a appris à ses dépens. Depuis qu'elle a débuté son mandat, en septembre dernier, l'écologiste fait l'objet de violentes attaques sur les réseaux sociaux. « Une histoire pas très drôle » qu'elle a décidé de partager car elle n'est pas la seule dans le cas. Loin de là.  

Ce harcèlement qu'elle subit depuis un an se manifeste de différentes manières, mais avec la même fréquence - presque quotidienne. Les attaques incessantes portent tantôt sur sa légitimité, tantôt sur son physique, rarement sur ses idées. « Le jour où je suis devenue députée, un journaliste a partagé une photo de moi prêtant serment. Je me souviens parfaitement du premier commentaire. C'était à propos de mon physique, comme quoi j'avais besoin d'un relooking », soupire la députée de 29 ans. « Une bonne façon de me souhaiter la bienvenue », ironise-t-elle. « Je m'attendais bien sûr à ce qu'on s'attaque à mes idées. C'est le jeu. Mais pas à ce qu'on s'en prenne à tout ce qui fait de moi ce que je suis. » À cette époque, ses sujets phares étaient la mobilité, la technologie ou encore l'innovation. Entretemps, la députée a davantage assumé ses engagements en faveur de l'égalité hommes-femmes ou contre le racisme. Des sujets encore manifestement « touchy » en 2020. « Si j'avais continué à parler d'open data, peut-être que ça n'aurait jamais été le cas », imagine-t-elle, sans aucun regret.

Diffamation et intimidation

Utilisatrice intensive des réseaux sociaux depuis de nombreuses années, bien avant son élection en 2019, Margaux De Ré a vu sa vie en ligne changer de manière radicale, du jour au lendemain. Des faux comptes ont fait d'elle leur cible favorite, prétendant qu'elle aurait eu son poste « par copinage » et non sur base de ses capacités ou d'une procédure démocratique. Ce discrédit mène aussi à de la diffamation. « Quand on t'accuse de voyager au Canada, alors que t'es dans une rame de métro à Bruxelles, ça passe encore. Quand on commence à t'accuser de détourner de l'argent public, ça prend une autre dimension », dénonce la députée Ecolo. Cet été encore, durant les vacances parlementaires, ses harceleurs ont commenté, critiqué, dénigré ses moindres faits et gestes, soit sa vie privée. « Il n'y a pas de limite, c'est extrêmement violent », regrette-t-elle. Sa dernière frayeur? Un anonyme qui a trouvé son adresse et son numéro de téléphone. « C'est le pompon qui m'a poussé à réagir. Cela n'a rien à voir avec mon mandat, ni mes idées politiques. C'est purement de l'intimidation. »

capture d'écran cyberharcèlement de Margaux de Ré

capture d'écran cyberharcèlement de Margaux de Ré

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Selon la députée, il existe encore certains stéréotypes qui pèsent sur le politique. « Cela doit être quelqu'un de fort, de puissant, qui ne se laisse pas démonter et qui, du coup, doit être capable de subir des insultes et des tentatives d'intimidation », explique-t-elle. « Je ne suis pas d'accord. La politique, ce n'est pas de résister à des insultes. »

« On assiste à un triomphe de la haine »

Margaux De Ré n'est pas un cas isolé. De nombreuses femmes politiques, comme sa collègue et coprésidente d'Ecolo Rajae Maouane, ont déjà témoigné contre le cyberharcèlement. « La violence avec laquelle ce harcèlement se produit et s'organise sur Twitter, c'est assez perturbant », souligne la Liégeoise, dénonçant une culture de l'impunité. « Les gens ont pu tellement dire ce qu'ils voulaient. C'est comme les enfants qui testent les limites pour voir le moment où on les engueule. Sur les réseaux sociaux, on n'a jamais réprimandé personne. Cette impunité a eu des répercussions négatives. » Celles-ci se manifestent encore aujourd'hui: les harceleurs se croient tout-puissants.

Bien remontée contre ces derniers, l'experte en communication digitale dénonce aujourd'hui les réseaux sociaux « devenus un enfer » et notre « société malade qui ne sait plus mener un débat sans violence ». « En libérant la parole, les réseaux sociaux ont libéré toutes les paroles, y compris celles illégales. Parce que le sexisme et le racisme ne sont pas tolérés par la loi, rappelle-t-elle. Tant qu'on ne mesurera pas les répercussions réelles de ce cyberharcèlement, de cette cyberhaine, on n'en sortira pas. » La députée, engagée au sein d'Ecolo en 2015 pour gérer les réseaux sociaux, remarque également une évolution dans la communication politique. « Les messages négatifs et choquants ont tendance à beaucoup plus fonctionner sur les réseaux sociaux. On assiste à un triomphe de la haine », regrette-t-elle.

Plus qu'un mal virtuel

Cette cyberhaine n'est pas sans conséquence. Alors qu'elles sont 27 fois plus susceptibles d'être cyberharcelées que les hommes, les femmes modifient leur comportement en ligne, soit en s'autocensurant par prévention, soit en les quittant. Dans les deux cas, elles sont réduites au silence. « Elles sont fatiguées de devoir se protéger, se justifier constamment et dresser des stratégies pour éviter ce harcèlement. C'est une énergie qu'elles ne mettent pas ailleurs, dans leur travail », regrette Margaux De Ré. « C'est assez paradoxal. On a souhaité qu'il y ait un renouveau en politique, on a salué l'arrivée des jeunes et des femmes en politique, mais dès que tu dépasses le stéréotype de "l'homme politique de 56 ans", on essaie de t'en empêcher, on essaie de te faire taire. Cela pose des problèmes démocratiques. A priori je ne suis pas moins représentante de certaines personnes qu'un de mes collègues masculins plus âgés. »

Pour venir à bout de ce fléau, Margaux De Ré appelle les plateformes à prendre leurs responsabilités et à réguler davantage. La députée bruxelloise admet également qu'un travail doit s'opérer sur le long terme, au niveau de l'éducation. « En Belgique, la documentation sur le cyberharcèlement se concentre sur les jeunes. Comme si cela ne se passait qu'à l'école. Ce serait déjà utile d'avoir des informations facilement accessibles, concernant celui vécu par des adultes », souligne-t-elle. Une éducation qui doit toucher tant à la vie numérique, qu'à la vie réelle. Car, si le cyberharcèlement existe, « c'est peut-être aussi parce que les réseaux sociaux sont le reflet de la société. Et tant qu'il y aura du sexisme et des discriminations dans celle-ci, il y en aura sur les réseaux sociaux aussi. »

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