Décès par placage policier à Charleroi: un scandale qui peine à éclater

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Il y a deux ans, un Slovaque mourrait des suites d’un placage ventral en cellule alors qu’à côté de lui, une policière faisait un salut nazi. Depuis? Rien. Selon l’avocate de la femme de la victime, tout a été fait pour que le dossier n’avance pas. Un cas loin d’être isolé.

Un nouveau nom vient de s’ajouter à la liste des victimes de violences policières: Jozef Chovanec. En février 2018, ce Slovaque de passage à l’aéroport de Charleroi est placé en cellule à cause de son comportement nerveux et une tentative de monter dans un avion sans ticket. Enfermé pendant des heures, il devient de plus en plus agité, se cogne la tête contre le mur et provoque une intervention de police. Cinq inspecteurs de la police fédérale le plaquent sur un lit, mettent une couverture sur lui et s’asseyent dessus. Pendant ce temps-là, une policière danse à côté de lui et fait un salut nazi. Étouffé, Jozef Chovanec fait une crise cardiaque et meurt quelques jours plus tard.

L’affaire reste discrète, mais, comme par magie, le ton a radicalement changé depuis la publication de la vidéo de la scène dans les médias ces derniers jours. Le ministre de l’Intérieur Pieter De Crem a ainsi dénoncé une «violence disproportionnée» des inspecteurs et a demandé à l’Inspection générale de la police d’ouvrir un dossier. Mais pourquoi, pendant deux ans, tout semble avoir été fait pour ne pas reconnaître les faits?

Le parcours du combattant

C’est en tout cas ce que constate l’avocate de la femme de la victime, Ann Van de Steen. Elle déclare que depuis le début de l’affaire en 2018, c’est comme si elle faisait face à un mur. «Quand nous avons pu consulter les documents pour la première fois, des mois et des mois après les faits, nous nous sommes rendu compte que l’enquête n’avait pas été bien menée. Les interrogatoires des policiers impliqués dans l’affaire n’avaient fait que commencer, certains n’ayant même pas été interrogés. Il y a même eu par la suite des tentatives de fermer le dossier mais face à mes insistances, l’enquête a continué», dit-elle.

Malgré cette petite victoire, elle est vite déçue. Quand elle a à nouveau accès aux documents en lien avec l’affaire, Ann Van de Steen remarque que l’affaire traîne toujours autant. Mais ce qui la choque surtout, c’est qu’elle constate que les policiers interrogés se montrent totalement impassibles. «Lorsqu’ils ont été à nouveau interrogés, ils ont juste dit qu’ils avaient fait leur boulot et que rien ne s’était passé», s’étonne-t-elle. «Pendant deux ans, rien n’a été fait. J’avais vraiment l’impression que tout le monde, y compris le comité P qui avait accès aux documents, pensait que c’était normal, même devant la justice».

Une vidéo qui débloque tout

Ce n’est que ces derniers jours, avec la publication de la vidéo, que la situation a changé. Mais même là, les réactions des autorités ont eu le don de choquer Ann Van de Steen. «J’ai vu à la télé que le procureur disait que la lenteur de l’enquête était due au coronavirus. On avait l’impression que cette sortie dans la presse était juste destinée à mettre l’affaire sous le tapis. Et vu que cette vidéo a été traitée par le comité P, c’est assez bizarre d’entendre la police dire qu’ils n’étaient pas au courant. Quand je vois son numéro 2 de la police fédérale affirmer ça, pour moi c’est du baratin. Tout le monde savait depuis le début».

L’avocate ajoute aussi que la mort de Jozef Chovanec est due à un «cocktail de responsabilités». Car si les policiers sont clairement impliqués dans l’affaire, ils ne sont pas les seuls selon elle. «Lorsque Chovanec a été mis en cellule, cela a duré des heures et il a commencé à agir bizarrement. C’est pourquoi la police a appelé un docteur mais contrairement à ce qui aurait dû être fait, il n’est pas entré dans la cellule. Il a seulement regardé à travers la fenêtre et il est parti».

«Il faut ouvrir les yeux sur les violences policières»

Pour Manuel Lambert, de la commission Justice de la Ligue des Droits Humains, cette affaire est le triste rappel d’autres cas avec un placage ventral mortel, comme celui de George Floyd à Minneapolis, de Cédric Chouviat à Paris, et d’Akram à Anvers. «Une fois que la personne est contrôlée et menottée, il n’y a pas de raisons de l’enfermer dans une couverture et de s’asseoir sur son cou pendant 15 minutes. C’est anormal, et je ne parle même pas du salut nazi. Il n’y a rien qui justifie ce placage ventral. Mais dans le droit belge, il n’y a pas d’autorisation ou d’interdiction de cette technique, et on ne sait pas ce qu’il en est dans les règles internes de la police. Elle a pourtant fait la preuve de sa dangerosité et on estime qu’il faudrait l’interdire», constate-il.

Ce qui choque aussi Manuel Lambert, c’est le fait que seule la publication d’une vidéo est capable de débloquer les choses, comme cela a été le cas avec l’affaire Jonathan Jacob, un homme tabassé en cellule à Anvers et qui en est mort. «Cela démontre l’importance d’avoir des images dans ce type d’affaire de violences policières. Mais outre ce fait-là, il faut voir qui a accès aux images et en a le contrôle. Ici, les images ont été prises mais de ce qu’en dit la hiérarchie policière, elles ne leur seraient pas remontées. D’où la question: qui contrôle ces images?», demande-t-il.

Il fait aussi remarquer que la Belgique a déjà été condamnée pour le manque d’enquêtes effectives dans ce genre d’affaire, comme par la Cour européenne des droits de l’homme avec l’affaire Cakir. «Ce que l’on constate de manière générale, c’est qu’il y a une forme de compréhension avec les positions des forces de l’ordre dans ce genre d’affaires. Cela concerne aussi le corps médical présent qui, dans de nombreux cas, ne fait pas son travail, malgré la Convention d’Istanbul qui l’y oblige. Et sans faire de généralisation, il faut aussi remarquer que le parquet travaille parfois main dans la main avec la police en ayant du mal à prendre en considération la version de la victime».

Pour l’heure, seule la femme ayant fait un salut nazi a été sanctionnée, non pas en étant renvoyée mais en ayant été mutée dans un service de police séparé du public. Quant aux inspecteurs qui ont étouffé Jozef Chovanec, Ann Van de Steen précise qu’aucune mesure n’a été prise à leur encontre. «On voit que le fait d’avoir ce type de vidéo ne suffit pas à sanctionner», ajoute Manuel Lambert. «Cela envoie un message aux forces de police qu’ils ont bien fait leur travail, alors que ce n’est pas du tout le cas. Le ministre de l’Intérieur nous disait récemment qu’il n’y a pas de racisme dans la police mais il faut ouvrir les yeux. Il y a des gens qui sont racistes et/ou extrémistes dans la police, même si tous les policiers ne sont pas comme ça».

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