La piétonnisation tue-t-elle les centres-villes?

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Une étude de l’ULB montre que les commerçants surestiment le nombre de clients venant en voiture, d’où une peur exagérée vis-à-vis de la piétonnisation. Mais d’autres éléments sont aussi à prendre en compte.

À chaque fois, c’est la même chanson: dès qu’il est question de piétonniser un axe commerçant, les gérants de magasins tremblent à l’idée de voir leurs clientèles fondre comme neige au soleil. Nombreux sont ceux à penser qu’une moins grande accessibilité en voiture équivaudrait à voir leurs chiffres d’affaires chuter. Une nouvelle étude réalisée par des étudiants de l’ULB vient cependant de contredire cette crainte. En partie...

Une ode au changement

Selon celle-ci, à Bruxelles, 93% des clients interrogés à la Toison d’Or-Boulevard de Waterloo continueraient à y venir après piétonnisation, là où 65% des commerçants pensent que leurs clients viennent principalement en voiture. Au Sablon, ces clients resteraient fidèles à 84%, alors que les commerçants du quartier sont presque tous certains que la voiture est indispensable à la venue de ceux-ci.

Du côté du Gracq, un lobby provélo particulièrement présent dans la capitale et qui a commandité cette étude, on ne cache pas sa joie. «Cette enquête démontre que les craintes des commerçants sont en partie infondées. […] L'expérience démontre, ici comme à l'étranger, que la transformation des artères commerçantes en espaces plus conviviaux, donc plus attractifs, a un impact positif sur l'économie locale. Les piétons et les cyclistes constituent en outre une clientèle plus régulière, qui dépense globalement au moins autant que les automobilistes», se réjouit l’association.

Un magasin n’est pas un autre

Le Gracq crie victoire mais en réalité, il faudrait tempérer cette déclaration. Oui, les commerçants ont tendance à globalement surestimer l’importance de la voiture et cela a été montré par d’autres études. Par contre, dire qu’une piétonnisation a un impact positif sur l’économie locale dépend fortement du type de magasins dont on parle. «La clientèle de luxe du boulevard de Waterloo n’est pas la même que celle du moyen ou bas de gamme côté Toison d’Or. La dépendance à l’automobile de la première est plus claire», fait savoir Benjamin Wayens, chercheur à l’Institut de gestion de l’environnement et d’aménagement du territoire de l’ULB (et qui n’a pas participé à l’étude citée ci-dessus).

Mais ce n’est pas tout. «Les magasins de vêtements et de shopping plaisir vont plutôt bénéficier de la piétonnisation, tout comme l’horeca qui a alors la place pour mettre des terrasses. Il y a par contre d’autres types de commerces qui auront beaucoup plus de mal à fonctionner dans cet environnement comme pour l’ameublement et les biens plus lourds du fait de la difficulté à livrer», dit-il. Une autre facette du problème concerne les magasins qui ont besoin de livraisons en continu. C’est particulièrement le cas pour les pharmacies et les librairies par exemple. Si le piétonnier est trop strict avec des heures de livraisons non adaptées, ces magasins risquent de ne pas pouvoir fonctionner correctement.

Certaines craintes justifiées

L’autre affirmation du Gracq sur les dépenses des cyclistes et piétons par rapport aux automobilistes est elle aussi contestable. En effet, ceux-ci constituent une clientèle plus régulière, mais elle dépense également moins. Cela explique d’ailleurs en partie que les commerçants craignent fortement la disparition des automobilistes, parce qu’ils se souviennent plus d’eux lors de leur passage en caisse. Mais, problème: une piétonnisation va à nouveau désavantager les commerces plus hauts-de-gamme, dont la clientèle viendra moins facilement.

Avec la piétonnisation, rien n’est donc blanc ou noir. Benjamin Wayens rappelle d’ailleurs que les craintes des commerçants peuvent aussi se justifier par une hausse des loyers dans certaines rues piétonnisées. Ce ne sera vraisemblablement pas le cas à la Toison d’Or selon lui, vu son large trottoir qui prend déjà la forme d’un espace piéton, mais le Sablon aurait plus à s’en faire. Or, qui dit hausses de loyers dit potentielles fermetures voire gentrification commerciale.

Réconcilier commerçants et défenseurs de mobilité douce

Selon le professeur de l’ULB, le débat sur la piétonnisation est trop tendu, avec des partisans et des opposants qui ne s’écoutent pas assez. Pourtant, de nouvelles idées pourraient répondre aux aspirations de chacun. «Sur la question du piétonnier, il faut être très nuancé. On a bien montré qu’à l’échelle européenne, le piétonnier n’est vraiment plus le modèle. On constate plutôt un mouvement de création d’espaces partagés où on concilie les moyens d’arrivée dans le noyau commerçant avec la possibilité d’arrêts de court terme et d’accès aux taxis tout en supprimant les parkings. C’est la solution qui a par exemple été adoptée à De Brouckère», explique Benjamin Wayens, même si pour ce dernier exemple, il rappelle que la mauvaise gestion des travaux dans le quartier a pu, comme pour tout le centre de Bruxelles, engendrer une baisse du chiffre d’affaires des commerçants.

Selon ce dernier, il faudrait donc des projets modérés. La présence de la voiture est réduite mais pas supprimée, celle des transports publics doit être soulignée comme elle l’est à la chaussée d’Ixelles avec les bus, et les approvisionnements des magasins doivent rester possibles grâce à une certaine flexibilité. Bref, la route perd de son importance mais ne disparaît pas. «Malheureusement, ce modèle partagé est encore trop peu pris en compte à Bruxelles. Je pense qu’il manque encore un vrai dialogue apaisé. Les commerçants n’ont pas totalement raison mais pas totalement tort non plus, tout comme les gestionnaires de mobilité douce. Il faut arriver à des compromis forts», conclut Benjamin Wayens.

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