Liban: le gouvernement démissionne… et après?

"Mon gouvernement a fait ça" sur un mur donnant sur le port de Beyrouth - DPA
"Mon gouvernement a fait ça" sur un mur donnant sur le port de Beyrouth - DPA
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Six jours après la terrible explosion qui a dévasté Beyrouth, le premier ministre libanais Hassan Diab a annoncé la démission de son gouvernement ce lundi. Cela ne risque pas pour autant d'apaiser les tensions.

C'est la catastrophe de trop. Au Liban, la double explosion qui a fait au moins 160 morts et détruit une partie de Beyrouth a été le détonateur de la colère de tout un peuple contre la classe politique. Ce week-end, celui-ci a laissé éclater sa rage dans les rues encore jonchées de débris. « Vengeance, vengeance, jusqu'à la chute du régime », scandaient les manifestants. Pour eux, le drame survenu mardi est le dernier exemple en date de la négligence du gouvernement et de la corruption qui a déjà plongé le pays dans une crise économique sans précédent.

Sous la pression de la rue, mais aussi des politiques qui cherchent à tout prix un bouc-émissaire, le premier ministre libanais Hassan Diab a annoncé la démission de son gouvernement. « Aujourd'hui, nous répondons à la volonté du peuple qui exige que les responsables de ce désastre dissimulé pendant sept ans rendent des comptes, et à son désir d'un véritable changement », a déclaré Hassan Diab lors de son discours retransmis à la télévision lundi soir. Cette tragédie qui a frappé le Liban le 4 août est le résultat d'une « corruption endémique », a-t-il regretté. « Ce système est profondément enraciné, et je me suis rendu compte qu'il est plus grand que l'Etat qui, les mains liés, n'a pas réussi à le combattre ou à s'en débarrasser. »

La colère ne retombe pas à Beyrouth

Cette annonce n'a pas réussi cependant à éteindre le mouvement de contestation qui avait débuté en octobre dernier, avant de s'essouffler en raison de la pandémie de Covid-19. Les manifestants réclament le départ de toute la classe politique, dont le président libanais Michel Aoun et le président du Parlement Nabih Berri, alliés du puissant Hezbollah. Leur slogan est pourtant assez clair: « Tous, c'est tous. »

Lundi soir, pendant l'allocution du Premier ministre démissionnaire, de nouveaux heurts ont éclaté pour une troisième nuit d’affilée à proximité de la place des Martyrs, opposant les forces de sécurité, qui tirent des gaz lacrymogènes, à de jeunes protestataires ripostant avec des pierres. Un nouveau rassemblement est prévu ce mardi à hauteur du port pour marquer la première semaine depuis l'explosion.

Des manifestants libanais dans la rue après l'explosion à Beyrouth

© AFP

Les risques étaient connus

Pour les manifestants, ce drame n'est pas un accident, mais le fruit d'une négligence criminelle de la part des autorités pour avoir laissé, pendant six ans, un stock de 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium, dans un entrepôt « sans mesures de précaution ». De nombreuses questions demeurent sur les raisons pour lesquelles cette cargaison est arrivée à Beyrouth fin 2013 et, encore plus effarant, pourquoi un tel stock de cette substance dangereuse a été maintenu à cet endroit, pendant aussi longtemps.

Depuis la catastrophe, l'absence de réponse de l'Etat nourrit également cette colère dans les quartiers dévastés de la ville, où la solidarité est essentiellement le fait de citoyens et d'associations. Cette rage risque encore de s'exacerber après les conclusions d'un rapport de la direction générale de la Sécurité de l'Etat, indiquant que les dirigeants avaient été prévenus du danger deux semaines avant la double explosion. Dans une lettre privée adressée au président Michel Aoun et au Premier ministre Hassan Diab le 20 juillet, citée par Reuters, des responsables de la sécurité libanaise avaient signalé que le nitrate d'ammonium conservé dans le port pourrait détruire le capitale. Pointé du doigt, le chef d'Etat a renvoyé la balle vers le Conseil supérieur de Défense, affirmant lui avoir demandé de faire le nécessaire.

« Un nouveau Liban »

Dimanche, soit la veille de sa démission, le Premier ministre Hassan Diab avait tenté de calmer la grogne populaire en proposant des élections législatives anticipées, seule solution d'après lui pour « sortir de la crise structurelle ». « Le peuple libanais doit prendre une position historique. Un nouveau Liban doit émerger sur les ruines de l'ancien, que vous représentez », avait déclaré Samy Gemayel, chef du parti chrétien de l'opposition Kataëb, qui a remis sa démission, comme de nombreux collègues.

Problème: pour ceux qui réclament un changement radical de système, la difficulté est aussi de s'organiser. Au Liban, les différences idéologiques ont jusqu'ici empêché la formation d'un front uni, plus représentatif. Mais l'explosion et la contestation qu'elle a provoquée pourraient changer la donne. « Ce qui commence à naître au Liban, ce n'est plus le concept d'une société civile qui réclame des changements au pouvoir politique mais bien l'émergence d'une opposition politique », a souligné Sibylle Rizk, journaliste et membre de l'ONG Kulluna Irada à France Info. Depuis la tragédie, les réunions se multiplient entre des différents groupes pour former cette opposition capable de présenter des candidats aux prochaines élections. Il faut faire très vite, au risque de revoir les mêmes têtes réélues par défaut. Pour Georges Haddad, directeur de l'ONG libanaise ALEF qui œuvre pour la protection des droits humains, ce n'est pas suffisant. La démission du gouvernement libanais n'ouvrira pas une ère nouvelle tant que la loi électorale qui favorise les partis traditionnels restera inchangée. Plongé dans l'inconnu, le Liban se dirige-t-il vers une véritable transition politique ou l'histoire va-t-elle se répéter?

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