Sécheresse : « Nous allons devoir adapter notre modèle agricole »

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Depuis avril, l’agriculture wallonne tire la langue. Les récoltes ont eu soif, et les rendements sont en baisse.

« Dans mes champs, les plants meurent sur pieds, racontait Marianne Streel, présidente de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), à Belga. Cela fait 30 ans que je suis agricultrice et je n’ai jamais vu ça de ma vie. C’est traumatisant ». Un constat que de nombreux exploitants wallons doivent partager. Au sortir de juillet, le mois de moisson des céréales, la FWA tire un premier bilan des récoltes 2020. Et l’impact de la sécheresse, qui sévit globalement depuis avril, se fait déjà ressentir.

Si les pluies de l’hiver 2019-2020 ont globalement bien rechargé les nappes phréatiques wallonnes, le manque d’eaux de surface consécutif aux quatre derniers mois a fait souffrir les cultures. « Cela varie en fonction des parcelles et des sols, nous explique Marianne Streel. Par exemple, les sols sablonneux retiennent moins bien l’écoulement de l’eau, ce qui impacte le développement des plantes ». Voilà pourquoi on note, du côté de la FWA, une « grosse hétérogénéité des rendements ». Mais globalement, peu de doutes : « les récoltes s’annoncent de mauvaises à moyennes ».

Une baisse de rendements non compensée

La FWA évoque une baisse de 20% en moyenne pour l’escourgeon (orge d’hiver, essentiellement utilisé comme fourrage pour l’alimentation animale) et de 15% pour le froment. La culture de lin a également eu soif, ce qui a nuit à la croissance des fibres, utilisées dans l’industrie textile. Pour la quatrième année consécutive, les prairies, desséchées, auront produit moins de foin qu’espéré, ce qui va augmenter les coûts de production des éleveurs, forcés de compenser par des achats supplémentaires de nourriture pour leurs bêtes. Pour les cultivateurs, même problème : la diminution des rendements ne sera pas contrebalancée par une hausse des prix. Sur le marché mondial, les stocks de graine, notamment, sont importants. Comme l’offre est stable, impossible, dès lors, de monter ses prix.

Petit oasis de fraicheur, tout de même, dans un panorama bien trop aride : dans certains cas, la sécheresse a permis de réduire la propagation de maladies cryptogamiques (causées par des champignons ou autres parasites) et le recours aux produis phytosanitaires. C’est toujours ça de pris, même si dans l’intervalle, d’autres dérèglements climatiques menacent : « De manière générale, on assiste à des phénomènes de plus en plus extrêmes, pointe Marianne Streel. Il y a la sécheresse bien sûr, qu’on subit de manière récurrente depuis 4,5 ans. Mais il y a aussi d’autres phénomènes, des pluies très violentes, comme celles de l’automne passé. Ça aussi, ça impacte les cultures. Le dérèglement climatique est là. Nous allons devoir adapter notre modèle agricole en conséquence. Mais vous savez, l’agriculture, c’est s’occuper du vivant, de ce qui bouge. Donc, on est habitué à s’adapter. La manière dont je travaille n’a plus rien à voir avec celle de mon père, qui lui-même travaillait différemment de ce qui faisait mon grand-père dans les champs ».

« Pas tous les œufs dans le même panier »

Pour la présidente de la FWA, le mot d’ordre est donc à l’adaptation, et à la diversification. « L’agriculture de demain devra employer de nouvelles techniques, pensées en fonction d’épisodes de sécheresse plus fréquents. Par exemple, il faudra utiliser des engrais plus organiques, qui retiennent mieux l’eau dans le sol. Penser aussi au bien-être animal : faire davantage pâturer les vaches la nuit, et les garder le jour dans l’étable, à l’abri du soleil et des insectes. Et puis, ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, en variant le choix des semences, en entamant de nouvelles cultures ».

À l’image de l’expérimentation que mène actuellement la province du Brabant flamand, qui promeut auprès des agriculteurs la culture de céréales peu exigeantes en eau. Comme du quinoa, semé en avril à Herent, une plante qui résiste particulièrement à la sécheresse. Certains agriculteurs wallons ont sauté le pas, et cultivent le sorgo africain, une céréale utilisable également pour le fourrage, ou la luzerne, qui survit bien au manque d’eau.

Une assurance multirisque ?

Si l’agriculture du XXIème passera donc par une nécessaire adaptation aux changements climatiques, reste qu’à court terme, les exploitants doivent avoir les moyens d’encaisser les pertes économiques causées par la sécheresse. Sous certaines conditions, le fond des calamités de la Région wallonne permet d’indemniser les agriculteurs. « En raison de dispositions juridiques assez strictes, ces indemnisations prennent du temps, trop de temps. Le système est clairement dépassé, souffle Marianne Streel. Il a en effet fallu attendre le 7 mai dernier pour que la Région reconnaisse la sécheresse 2018 comme calamité agricole, rendant possible une indemnisation. « Et encore, les montants touchés ne recouvrent que très partiellement les pertes. À la FWA, cela fait plusieurs années que l’on plaide pour une assurance climatique multirisque, comme en Flandre notamment. Certains agriculteurs sont réticents, et je peux le comprendre : c’est un métier difficile, tous les exploitants ne seraient pas en mesure de payer de grosses primes d’assurance. L’idéal, conclut Marianne Streel, serait de mettre en place un système de solidarité entre agriculteurs, pour que ceux qui s’en sortent un peu mieux contribuent davantage ».

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