Les plus âgés, plus exposés à la désinformation sur le Covid?

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Les données statistiques sont désormais formelles: croire que les jeunes sont plus exposés aux fake news sur le coronavirus relève de l’idée reçue. Mais le problème de la sensibilité à la désinformation est bien plus complexe qu’une simple question d’âge.

Depuis le début de la crise, les théories du complot sur le Covid-19 ne manquent pas. Un coup, la pandémie serait une machination de Bill Gates pour servir ses propres intérêts. Une autre fois, c’est la 5G qui est accusée de propager le virus. Enfin, tout cela dans l’hypothèse que la maladie existe vraiment, c’est selon!

Pour déterminer quelle est la partie du public la plus friande de ces fausses informations, le quotidien Le Monde a utilisé les données de la société d’audience Médiamétrie sur les sites de désinformation. Résultat: contrairement aux idées reçues, les moins de 24 ans sont bien moins représentés que leurs aînés parmi le lectorat des sources jugées «peu fiables» sur la pandémie. Que l’on appartienne à un milieu socioprofessionnel aisé ou pas, cela ne change pas. En Belgique, des chercheurs de l’UCLouvain se sont aussi penchés sur la question, ce qui permet d’analyser plus en profondeur cette question grâce aux données récoltées au début de la crise sanitaire.


Un fossé générationnel

Plusieurs critères ont été analysés par les universitaires néo-louvanistes pour savoir chez qui la prévalence dans les croyances fausses était la plus élevée. Au final, seuls deux indices sont statistiquement parlants: l’âge et l’anxiété. Exit par exemple le niveau d’éducation où les différences sont minimes.

Grégoire Lits, professeur à l’UCLouvain en charge de l’étude, note ainsi, comme Le Monde, que les jeunes sont moins affectés par la désinformation au sujet du Covid-19. «On a aussi vu que les jeunes Belges avaient plus confiance en les experts et dans les sources officielles que leurs aînés. C’était particulièrement frappant vis-à-vis de l’OMS. C’est un phénomène que l’on retrouve également dans d’autres pays», dit-il. Les séniors se sont aussi montrés plus réceptifs à des affirmations du style «Je bois des boissons chaudes pour me protéger du coronavirus» (21% contre 15% pour les jeunes).

Quant à l’anxiété, il remarque que la consommation de fausses nouvelles en fait manifestement baisser l’intensité, comme pour se protéger de l’incertitude ambiante qui règne en ces temps de crise. «C’est assez compréhensible du point de vue théorique puisque croire en une théorie complotiste, cela simplifie un contexte d’incertitudes. D’une certaine manière, cela rassure», fait remarquer Grégoire Lits.

Les réseaux sociaux, reflets de l’âge?

Ça, c’est pour les données. Mais comment interpréter le fait que les plus âgés semblent être plus enclins à croire en des sources peu fiables? Pourquoi une telle différence? D’une part, il est possible que les séniors, plus exposés au danger du virus et donc potentiellement plus anxieux, cherchent à se rassurer avec des fausses informations. Mais il n’y a pas que ça. Selon Grégoire Lits, cela pourrait refléter la façon dont les différentes générations s’informent sur le virus: «L’hypothèse que je fais, c’est que les réseaux utilisés par les jeunes, comme Instagram, sont moins propices au partage d’informations de contenus, contrairement à Facebook préféré par les plus âgés. De plus, les jeunes sont plus nombreux à diversifier leurs sources. On peut dès lors se demander si c’est plus le réseau social qui joue ou l’âge. Une autre explication tiendrait peut-être aux sources en tant que telles. On sait que les séniors font plus confiance à des proches ou des amis. Les jeunes n’ont quant à eux pas de problème avec des sources éloignées telles que l’OMS».

Kenzo Nera, doctorant à l’ULB, est lui aussi prudent à l’idée que l’âge devrait être considéré comme un facteur de vulnérabilité aux fake news en général. Si pour le Covid-19, les moins de 24 ans semblent bel et bien moins concernés, il rappelle qu’il n’en est pas toujours ainsi avec les théories du complot (qu'il préfère distinguer des fake news, même s'il précise que ces deux concepts sont proches). «Dans le cas du conspirationnisme climatosceptique, oui, les plus âgés sont mieux représentés, mais pas pour d’autres sujets. Concernant les Illuminati, la théorie du complot est plus populaire chez les jeunes. Il n’y a pas de règle absolue. Cela dépend des sujets et à ma connaissance, il n’y a pas de travaux concluants attestant de la vulnérabilité de telle ou telle classe d’âge», dit-il. Laisser tomber les préjugés sur les jeunes est donc une bonne chose, mais il ne faudrait pas tomber dans d’autres idées préconçues.

Le rôle des médias traditionnels

Pour terminer, les sondages menés par l’UCLouvain semblent montrer que la vulnérabilité aux fausses informations ne tient pas uniquement à des critères inhérents aux individus. La population pourrait être amenée à consulter des fake news à cause du contexte médiatique. «Par exemple, en Belgique, presque aucun média n’a parlé de la fake news sur la 5G. Or, on a ensuite remarqué que les Belges étaient bien moins enclins à croire au lien entre la 5G et le coronavirus. Invités à juger cette croyance sur une échelle de 1 à 10, ils ont mis en moyenne le curseur sur 1,9. Autrement dit, ils y croient beaucoup moins que les Américains (3,2) et encore moins que les Philippins (4,5)», relève Grégoire Lits.

Par contre, les médias belges ont beaucoup plus parlé de la thèse selon laquelle l’origine du coronavirus se trouverait dans un laboratoire chinois. Et lorsque les chercheurs de l’UCLouvain ont demandé aux personnes sondées s’ils pensaient que le coronavirus était issu d’un labo, 29% des Belges se sont refusés à se positionner et 11% ont étaient d’accord avec cette affirmation. «Lorsque les médias en parlent, même si c’est pour y parer, cela fait que ce sujet est présent dans la tête des individus. De ce fait, ils vont avoir tendance à regarder ce qui se dit sur les réseaux sociaux à ce sujet. C’est un phénomène qui a aussi constaté en France où les médias ont démonté l’idée du lien entre 5G et coronavirus mais cela a suffi pour que des personnes s’intéressent à des blogs alternatifs qui parlaient de cela», juge Grégoire Lits.

Il rappelle enfin qu’outre la désinformation, un plus grand danger est à craindre: la mésinformation. «Si une personne croit que le coronavirus est un complot mondial mené par Bill Gates, beaucoup d’autres n'adhèreront pas à une telle théorie du complot et l’impact sera limité. Par contre, si une grande partie de la population perd confiance en les responsables politiques et les experts après des débats devenus incompréhensibles, comme sur les masques, cela peut impacter sur le respect des mesures de sécurité. Le vrai problème n’est donc pas forcément la désinformation mais surtout la mésinformation», conclut-il.

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