Misogynie et agressions sexuelles : les langues se délient dans le monde du jeu vidéo

Le géant français du secteur est directement ciblé.
Le géant français du secteur est directement ciblé.
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Dans le petit milieu du jeu vidéo (qui n’est l’est plus tellement), de plus en plus de personnes osent prendre la parole et dénoncent des comportements inappropriés et bien pire, tant dans les studios de développement que dans les compétitions et tournois.

Longtemps décrié, le jeu vidéo est désormais reconnu par la plupart comme un loisir, une source de divertissement comme les autres, voire même parfois comme œuvre culturelle. Mais ce dont on parle peu, c’est du jeu vidéo comme secteur professionnel. De nos jours, énormément de sociétés travaillent dans cet univers. Constructeurs de consoles, développeurs de jeux mais aussi désormais organisateurs d’événements, de tournois sans compter les streameurs, idoles d’aujourd’hui chez les plus jeunes, qui filment et commentent leurs sessions de jeu sur des plateformes dédiées. Pourtant, cette industrie relativement ignorée du grand public mérite qu’on s’attarde sur elle. Comme partout, des dérives y existent. Et persistent, puisque peu y prêtent attention.

Climat toxique chez le numéro 3 mondial

Ce week-end, la société française Ubisoft, un des géants mondiaux du secteur, responsable de titres vendus par millions dont les séries Assassin’s Creed, Far Cry ou Just Dance, avait décidé de dévoiler ses prochaines sorties.

Habituellement, ce genre d’annonce se fait en juin lors de l’E3 (Electronic Entertainement Expo). Il s’agit du plus grand salon consacré au jeu vidéo, qui se tient annuellement à Los Angeles. C’est le moment choisi par la plupart des studios pour annoncer leurs futurs projets, lors de grandes conférences pour certains ou sur Internet pour d’autres. Covid oblige, il a été annulé.

Ubisoft avait donc choisi ce week-end pour présenter les dernières versions de ses plus grands succès. Mais dans les médias spécialisés, un autre sujet était bien plus discuté. Serge Hercoët, directeur créatif, en quelque sorte le numéro 2 mondial de la boite, démissionnait, tout comme Cécile Cornet, directrice RH.

Serge Hercoët. ©MAXPPP

« Les départs annoncés aujourd’hui font suite à un examen rigoureux que la société a mené en réponse aux récentes allégations et accusations de mauvaise conduite et de comportements inappropriés », a expliqué la société dans son communiqué.

En effet, suite à des témoignages sur Twitter fin juin, le journal Libération et le site Numérama ont chacun publié plusieurs enquêtes depuis le début du mois sur les conditions de travail au sein de l’entreprise en France mais aussi dans ses différents sièges internationaux. Le sujet a d’ailleurs fait deux fois la une du quotidien, chose rare pour un sujet lié aux jeux vidéo.

Harcèlement moral, sexuel, misogynie, sexisme, homophobie et tentatives d’agression : les témoignages d’employés et ex-employés sont nombreux, très majoritairement féminins et font froid dans le dos. Un climat toxique qui existerait depuis des années et face auquel on ferme les yeux, sous prétexte qu’il s’agit « d’un univers créatif, geek et masculin ».

Bien que de nombreuses figures, publiques ou non, d’Ubisoft aient été mentionnées, de tous ces articles et interviews ressortaient une personne : Serge Hercoët. Un homme si haut dans la hiérarchie et important pour la société, que ses agissements étaient tolérés, même couverts par les ressources humaines de l’entreprise, qui ne donnaient pas suite aux nombreuses plaintes, et ont participé à l’installation de cette ambiance de travail nauséabonde dans toute l’entreprise.

Après tous ces articles à charge, il aurait été compliqué pour la société, qu’on peut qualifier de numéro 3 mondial du jeu vidéo, avec pas moins de 14.000 salariés répartis dans 40 studios partout dans le monde, de ne pas réagir. Ces démissions étant survenues dimanche, le même jour qu’Ubisoft Forward, la présentation de leurs nouveaux jeux, médias spécialisés et joueurs s’attendaient à ce que la société y aborde les problèmes récemment dévoilés. Mais l’entreprise ne s’est targuée que d’un tweet expliquant qu’il s’agissait d’une présentation enregistrée à l’avance et que la situation de l’entreprise n’y sera pas mentionnée.

En réaction, plusieurs médias ont décidé de ne pas couvrir l’événement pour éviter de faire l’ombre aux témoignages et autres articles sur l’affaire.

 

Abus sur jeunes joueurs dans les compétitions

Mais il n’y a pas que le côté coulisses qui est parfois problématique. Dernièrement, beaucoup de remous ont secoué le milieu des compétitions de jeux vidéo, notamment dans la « FGC », la communauté des jeux de combat (Fighting Game Community). Il s’agit d’un milieu où de nombreux tournois, souvent médiatisés, sont organisés à travers le monde toute l’année et où les différents joueurs de haut niveau, élevés au rang d’athlètes pour certains, se connaissent un peu donc tous de près ou de loin. Ces dernières semaines, plusieurs personnes associées à cette « FGC » ont été dénoncés par des pairs pour des faits allant du comportement inapproprié jusqu’à l’agression sexuelle.

L'EVO en 2017. ©EVO

Notamment Joey Cuellar, CEO de l’Evolution Championship Series, ou Evo, pour les intimes, un des plus grands événements consacrés aux jeux vidéo de combat au monde.  S’il existe depuis plus de 20 ans, il a explosé ces dernières années avec l’avènement des plateformes de streaming, comme Twitch, qui ont démocratisé la diffusion de parties de jeu vidéo sur Internet. Joey Cuellar a été accusé d’avoir eu un comportement déplacé auprès de jeunes joueurs, parfois mineurs, pendant plusieurs années. Suite à ces révélations, plusieurs développeurs de jeux de combat, commentateurs de tournois et joueurs professionnels ont décidé de se retirer de l’événement.

Peu de temps après, l’EVO a annoncé que Joey Cuellar serait mis à pied et que l’édition 2020, qui devait se tenir en ligne et non pas dans d’immenses salles comme habituellement à cause de la crise sanitaire, serait annulée. « Le progrès n’arrive pas du jour au lendemain, ou sans le courage de ceux qui s’exprime contre les mauvais comportements et l’injustice. Nous sommes choqués et attristés par ces événements, mais nous écoutons et nous nous engageons à faire changer tout ce qu’il est nécessaire pour faire de l’EVO un meilleur modèle pour cette culture plus forte et plus sûre que nous recherchons tous », ont communiqué les organisateurs.

Au même moment, plusieurs joueurs de haut niveau ont aussi été accusés de comportements inappropriés et d’abus sexuels envers d’autres participants, parfois mineurs aussi. Tous étaient connus pour participer aux compétitions de Super Smash Bros, un jeu de combat de Nintendo où s’opposent différentes figures célèbres comme Mario, Pikachu, Donkey Kong ou encore Sonic. Des témoignages et accusations telles que la société japonaise, peu habituée à s’exprimer sur d’autres sujets que ses propres jeux, a publié un communiqué. « Nous sommes profondément bouleversés par les accusations envers certains membres de la communauté des compétitions de jeux vidéo. Elles sont inacceptables. Nous voulons que ce soit clair : nous condamnons tous les actes de violences, d’harcèlement et d’abus contre quiconque et nous rangeons du côté des victimes. »

 

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