Lettre du roi à la RDC : « le bon geste au bon moment » pour les historiens

Une lettre du roi qui arrive à point nommé, selon nos historiens.
Une lettre du roi qui arrive à point nommé, selon nos historiens.
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La lettre dans laquelle le roi Philippe exprime ses regrets « pour les actes de violences et de cruauté commis » au Congo était « urgente et indispensable » selon les spécialistes de l’Histoire belge. Certains y voient même une première étape avant des excuses officielles.

« Pour renforcer davantage nos liens et développer une amitié encore plus féconde, il faut pouvoir se parler de notre longue histoire commune en toute vérité et en toute sérénité. »

Il s’agit des mots du roi Philippe dans une lettre destinée au président de la République démocratique du Congo, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, à l'occasion du 60e anniversaire de l'indépendance du pays.

Notre souverain poursuit : « A l’époque de l'État indépendant du Congo, des actes de violence et de cruauté ont été commis, qui pèsent encore sur notre mémoire collective. La période coloniale qui a suivi a également causé des souffrances et des humiliations. Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore trop présentes dans nos sociétés. »

Un tel acte est inédit : il est le premier roi des Belges à exprimer publiquement de tels regrets à ce sujet aux Congolais.

Mais comme tient à le souligner le professeur d'histoire contemporaine de l'ULB, Serge Jaumain, ce n’est pas vraiment Philippe 1er qui s’adresse à la RDC, c’est l’Etat belge. « L’ensemble des actes du roi sont toujours couverts par le Gouvernement. Ils sont le fruit d’une concertation. Il est clair que chaque mot de ce texte a été discuté. Ce n'est pas le roi seul qui s’exprime, c’est aussi la Belgique et son gouvernement, avec derrière eux, l’ensemble de la nation. »

Pour l’historien, c’était le bon moment pour faire un tel geste. « Il était urgent et indispensable de le faire, tant d’un point de vue de politique étrangère, puisque nos relations avec la RDC sont très importantes, mais aussi parce que ça ouvre la voie à des excuses officielles. Il faut aussi ajouter que le fait qu’il s’agisse d’un descendant de Léopold II qui s’exprime a beaucoup de poids. »

Philippe, la bonne personne

Un avis que rejoint Axel Tixhon, professeur d’histoire à l’Université de Namur, et bourgmestre de Dinant. « Si quelqu’un devait faire ce geste, c’était effectivement le roi. Le passé colonial belge au Congo n’est autant, si pas plus, lié à la personnalité du roi Léopold II qu’à la Belgique. »

En s’exprimant, le roi Philippe remplit en quelques sortes deux rôles.

« Il y a deux parties dans la colonisation du Congo. Il y a la partie avant 1908, beaucoup plus violente, plus brutale, sous l’administration de Léopold II, puis il y a une colonisation plus « classique », étatique, comparable à celles d’autres pays colonisateurs », rappelle l’historien. « L’intérêt de la prise de parole du roi, c’est qu’il est à la fois lié à Léopold II d’un point de vue familial, mais il est également roi des Belges. Cela le lie aux deux périodes. »

Des excuses devraient suivre

Pour Serge Jaumain, cette démarche, « à la fois prudente et courageuse, car si c’est une première, un renversement, elle ne fait que confirmer un point de vue largement partagé par les scientifiques, les historiens et le monde politique », n’est qu’une première étape vers des excuses officielles.

« Si on ne le faisait pas, je pense que beaucoup resteraient sur leur faim. Tous les éléments sont réunis pour se diriger vers des excuses. Une commission parlementaire travaille sur le sujet, le roi et les ministres attendent probablement leurs conclusions avant de prendre position, de s’excuser publiquement. C’est un peu l’étape ultime, ça ne se fait pas sur un coup de tête. »

Selon notre spécialiste de l’histoire belge, ces excuses officielles pourraient arriver rapidement, dans les prochains mois. Et le roi et son Gouvernement devront très être attentifs à leurs formulations. « Il faudra voir pour quoi et surtout jusqu’à quel point la responsabilité de l’état actuel est engagée », précise-t-il, en référence aux deux périodes, avant et après 1908, soulignées par Axel Tixhon.

« Léopold II n’est pas l’unique responsable. Derrière lui, il y a un tout un système : des industriels, des militaires… Lors de la reprise du Congo par l’Etat belge en 1908, tout ne s’est pas arrêté. Même si les règles étaient un peu différentes, on était encore dans une véritable colonisation. »

« Un côté artificiel »

Quant au concept d’excuses officielles, Axel Tixhon n’en est pas un grand défenseur. « L’usage du terme « regret » me semble adapté dans la mesure où c’est toujours compliqué de s’excuser à un moment ultérieur au fait problématique. Au final, ce sont des héritiers qui s’excusent auprès d’autres héritiers. Il est difficile d’avoir en face de soi quelqu’un qui s’excuse mais qui n’est pas responsable à titre individuel », développe le Dinantais.

« Avec cette temporalité dépassée, il y a quelque chose d’un peu artificiel dans ces excuses des Belges de 2020, tandis que des regrets, on peut légitimement en avoir. On dit que des choses ont été faites, et mal faites sur de nombreux points, et que si on devait agir aujourd’hui, on ne le ferait pas de la même manière. »

Mais nos deux experts de l’Histoire belge se rejoignent sur une chose : première étape avant des excuses ou pas, cette lettre du roi Philippe est la bienvenue en ce moment. « Il y avait une attente d’un geste de ce type-là. Il vient au moment opportun, au 60e anniversaire de l’indépendance du Congo. C’est le bon timing », conclut Axel Tixhon.

Ce à quoi Serge Jaumain ajoute : « C’est parfaitement géré à ce stade et cela a été salué unanimement. S’il n’y avait pas eu d’intervention officielle, cela aurait paru curieux. »

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