Le cyberharcèlement, visage contemporain de la misogynie

Les femmes sont 27 fois plus susceptibles d'être cyberharcelées que les hommes - Unsplash
Les femmes sont 27 fois plus susceptibles d'être cyberharcelées que les hommes - Unsplash
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Considéré à tort comme un mal virtuel, le harcèlement via Internet cible davantage les femmes, avec des conséquences bien réelles. Rajae Maouane et Florence Hainaut témoignent.

Rajae Maouane ne se taira pas. Lundi dernier, la co-présidente d'Ecolo a dévoilé « un florilège non-exhaustif » des messages racistes et sexistes qu'elle a reçus en l'espace d'une semaine sur les réseaux sociaux. « T'es pas typée Belge », « Va te faire élire dans ton pays », « C'est vous la pollution de la Belgique, pas le Covid-19 »… Les commentaires haineux défilent, ne représentant qu'une infime partie du cyberharcèlement dont la femme politique est victime. « Je reçois autant des insultes du style "sale arabe, rentre chez toi" que "pute", "connasse", et des dick pics. Là, j'ai par exemple quelqu'un qui me propose de boire du Round Up », nous dit-elle en se connectant à son compte Twitter.

En partageant cette vidéo « au nom de toutes les personnes qui reçoivent également ce genre de messages et qui ne sont pas entendues », Rajae Maouane a mis en lumière un fléau qui, loin d'être un phénomène isolé, cible davantage les femmes, et nous concerne toutes et tous. « Si j'ai décidé d'en parler, ce n'est pas tant pour moi », insiste la co-présidente du parti écologiste, avant d'évoquer notamment sa prédécesseure Zakia Khattabi, mais aussi les journalistes Myriam Leroy, Sofia Cotsoglou et Florence Hainaut. Toutes ont quitté Twitter sous le poids des insultes et des menaces tenues « en très grande majorité » par des hommes. Toutes sont des femmes « avec des convictions fortes, qui prennent la parole et assument ce qu'elles sont et font », explique la jeune Molenbeekoise. Florence Hainaut ajoute et résume: « ce sont des femmes qui sortent du rôle que l'on attend d'elles. » Lassée après plusieurs années de cyberharcèlement misogyne, la journaliste qui a le sens de la répartie a fini par quitter Twitter, « un lieu clos extrêmement violent », le 8 juin dernier. « Tant que je comparais le prix des pots de choco dans On n'est pas des pigeons, ça allait, j'étais à ma place de femme dans la sphère domestique. Dès que je suis passée à la sphère politique, ça a été l'enfer », confie l'ancienne présentatrice de l'émission Les décodeurs de la RTBF. Pour Rajae Maouane, c'est après sa nomination à la présidence d'Ecolo, en septembre dernier, que la violence s'est exacerbée.

3 femmes sur 4 exposées à la violence en ligne

Les chiffres disponibles sur ce phénomène sont glaçants. 73% des femmes ont déjà été exposées à une forme de violence en ligne, selon un rapport de l'ONU. Elles sont 27 fois plus susceptibles d'être cyberharcelées que les hommes, selon un rapport de European Women's Lobby. D'après une étude d’Amnesty International réalisée dans huit pays, 76% de celles ayant déclaré avoir subi des violences ou du harcèlement en ligne ont modifié leur comportement sur les réseaux sociaux, soit en s'autocensurant par prévention, soit en les quittant. Dans les deux cas, « les femmes sont réduites au silence, pointe le rapport. Elles ont pourtant le droit, comme tout le monde, de s’exprimer librement et sans crainte. »

Face à ce déferlement de haine, les femmes se retrouvent également dans une grande solitude. « On nous dit qu'il faut les ignorer, qu'il ne faut pas se laisser atteindre, "ce sont des trolls, c'est normal". Non, ce n'est pas normal », rejette Rajae Maouane, qui souligne la différence entre le débat constructif et les insultes et les menaces. « Du racisme, ce n'est pas une opinion, c'est un délit. » « On dit toujours qu'il faut faire semblant de ne pas voir sur les réseaux sociaux, mais on me dirait la même chose en rue, personne ne s'attendrait à ce que je fasse semblant de rien », compare Florence Hainaut. « Les gens ont vraiment du mal à comprendre qu'on n'est pas harcelées sur Internet, mais via Internet », ajoute-t-elle. Les effets de ces violences en ligne, désastreux pour les femmes qui en sont la cible, ne disparaissent pas lorsque celles-ci se déconnectent. « Le harcèlement via Internet est du harcèlement pur et simple », martèle la journaliste. 

Une responsabilité politique…

Cette minimisation et banalisation du phénomène sont inquiétantes, alors que le racisme et le sexisme sur les réseaux sociaux sont de plus en plus décomplexés. En cinq ans, les publications racistes et menaçantes ont triplé sur les réseaux sociaux, tandis que les messages sexistes ont doublé. « Une explication évidente à ce phénomène est la polarisation croissante de notre société, qui a mené à un durcissement général et manifeste du langage, particulièrement sur Twitter », remarque l'entreprise technologique flamande Textgain à l'origine de cette analyse. Le président d'Unia Patrick Charlier pointe le moment où tout a basculé: « Après les élections du 26 mai 2019, il n'y a plus eu aucune retenue. Certains ont vu les résultats de ces élections comme le signal qu'ils pouvaient se laisser aller. Le ton du débat social est devenu plus dur, plus brutal, plus agressif. » Rajae Maouane et Florence Hainaut sont du même avis. « Le langage devient de plus en plus dur en partie parce que l'extrême droite progresse et repousse les limites de l'acceptable », explique la première. « Quand des responsables politiques se permettent des choses qu'on aurait estimé ignobles et condamnables il y a cinq ans, c'est open bar, les gens se sentent totalement légitimés dans les horreurs qu'ils peuvent sortir », ajoute la seconde.

"Le racisme est une pandémie"

"Le racisme est une pandémie" © Unsplash

Ce phénomène atteint parfois une violence extrême, accentuée lorsqu'il s'agit de raids numériques, c'est-à-dire lorsque plusieurs personnes s'organisent pour harceler ensemble une même victime. Pourtant, ces actes restent impunis et la modération de la part des plateformes n'est pas non plus à la hauteur. Résultat: les agresseurs ont l'impression d'avoir le champ libre. Parce que cette impunité sous couvert d'anonymat et de liberté d'expression doit cesser, Rajae Maouane a décidé de porter plainte. 

… et sociale

Au-delà de la responsabilité des géants du web et de la justice, les pouvoirs publics doivent également se positionner sur des points fondamentaux tels que l'éducation aux réseaux sociaux et la lutte contre toutes les discriminations. Parallèlement, les médias doivent également en parler de manière adéquate, « comme avec les féminicides et les violences conjugales », estime Florence Hainaut. « Il faut reconnaître le côté systémique de ces violences masculines et ne pas réduire cela à du buzz. Quand Myriam Leroy a subi un raid d'une violence absolument innommable après une chronique sur Dieudonné, la quasi-entièreté de la couverture médiatique parlait simplement d'un backlash ». Pas un seul n'a pointé la haine sexiste ciblée contre l'autrice, « alors qu'elle était sous protection policière ». Les deux journalistes sont d'ailleurs en train de préparer un documentaire sur le cyberharcèlement misogyne, intitulé « Sale putte », avec deux « t ». Sortie prévue au printemps 2021. « Twitter est un lieu de domination masculine comme tous les autres. Les femmes sont harcelées au travail, dans la rue, sur Internet… C'est partout ! Internet étant le reflet de la société, cela dit que le monde est raciste, antisémite et misogyne. Finalement, merci les réseaux sociaux de nous le montrer et de prouver ce que l'on dit depuis toujours ! » Les citoyens ont également leur rôle à jouer dans la lutte contre le cyberharcèlement et la haine sur les réseaux sociaux. Florence Hainaut et Rajae Maouane appellent les témoins de ces violences masculines à réagir « pour que la peur change de camp ».

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