Certaines victimes de racisme commettent aussi des actes racistes

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Entre les communautés victimes de racisme, la paix ne règne pas toujours. Plusieurs associations en témoignent bien volontiers. Cela s'explique notamment par le fait que les individus d'origine étrangère ou de religion différente sont soumis aux mêmes influences que les autres. Mais au final, tout le monde cherche à atteindre le même objectif : une société plus juste.

L'histoire a marqué Joël Rubinfeld, le président de la Ligue belge contre l'antisémitisme. En 2014, dans la commune de Saint-Nicolas en région liégeoise, un café affichait sur sa devanture une image montrant un drapeau palestinien et un drapeau israélien. En dessous, un texte : "Dans ce commerce, les chiens sont les bienvenus, mais les sionistes jamais." La phrase, étonnante, mais non-problématique, était ensuite traduite en turc. La traduction signifiait : "Dans ce commerce, les chiens sont les bienvenus, mais les Juifs jamais". Ce qui change évidemment tout. Le cafetier a pu la laisser pendant des mois, car ici, peu de monde parle le turc ou bien ils ne disaient rien. À la fin de l'année 2019, après cinq ans d'enquête judiciaire, le commerçant a bénéficié… d'un non-lieu.

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Cette histoire témoigne d'une réalité dont la société parle peu : les discriminations entre les minorités ethniques ou religieuses, pourtant elles-mêmes victimes de racisme. La plupart de nos interlocuteurs confirment l'existence de ce phénomène pour l'avoir vécu. André Renaud, le président de l'association de protection des personnes asiatiques en Belgique Asia 2.0, est assez offensif sur la question. Depuis le début de la crise du coronavirus, le climat serait particulièrement tendu. Sans statistiques officiels obtenus par des méthodes scientifiques, il estime que "60 % des actes racistes sont commis par des populations non-blanches. Le mouvement Black lives matter est très bien, mais on y dénonce un racisme qui est commis par certains défenseurs du mouvement envers d'autres communautés. Les Afros-descendants ou les arabo-musulmans sont pourtant eux-mêmes victimes. C'est interpellant et ça crée de la division dans le combat." André Renaud a été victime pas plus tard qu'il y a quelques jours, à la poste, lorsqu'un afro-descendant l'a dépassé comme s'il n'existait pas. Sur Facebook, Joël Rubinfeld s'est récemment fait insulter de "youpin". À la banque, Mireille-Tsheusi Robert, président de l'ASBL Bamko, a reçu un "négra" en pleine figure de la part d'une dame rom.

BELGAIMAGEManifestation contre le racisme anti-Asiatique en France © BelgaImage

Le président du Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (Mrax), qui défend toutes les formes de discriminations avec la même intensité, Carlos Crespo commente cette réalité : "Le fait d'être soi-même victime ne dispense pas toujours d'être soi-même raciste. Dans une société où on a construit des représentations péjoratives de ceux qui sont différents, c'est logique. C'est la question du rapport à l'altérité. Les inégalités génèrent un repli identitaire. Cela est aussi bien le cas pour les Blancs défavorisés que pour certaines personnes issues des minorités en Belgique. Cela peut parfois générer des incompréhensions et des hostilités."

Les bandes urbaines : une spécificité belge

Parfois, le racisme existe au sein même d'une communauté. Mireille-Tsheusi Robert a travaillé longtemps sur les bandes urbaines bruxelloises. Ce qu'elle explique est surprenant : "Tout convergeait à dire qu'il y avait une spécificité belge sur les bandes urbaines. En France, par exemple, les jeunes ne s'attaquent pas forcément entre jeunes noirs, mais plutôt entre jeunes blancs, noirs et arabes selon les cités. Chez nous, ils s'attaquent parfois entre jeunes noirs. On a eu une trentaine de décès entre 2001 et 2017. Tout convergeait vers le fait qu'ils vivaient tellement du racisme qu'ils ont appris à se détester. En cause : une société qui vous rejette, ne donne pas d'emploi à vos parents, vous traite de sale Noir. En grandissant, en étant socialisé comme belge, vous absorbez le racisme ambient comme tous les Belges. Quand on demande à ces jeunes : tu fais confiance à un Noir ? Tu voterais pour lui ? Lui-même dira non car on lui a appris qu'un Noir n'est pas sérieux, pas ponctuel, etc. Il faut travailler à ce désapprentissage."

Ces racismes à géométrie variable s'expliquent également par le fait que les victimes ne subissent pas toutes les mêmes formes de discriminations ou de violences. Pour certains, il s'illustre par des violences physiques ou des insultes, ou bien des discriminations structurelles. Le psychologue de l'ULB Assaad Azzi confirme l'existence de stéréotypes a priori positifs, notamment à l'encontre des populations asiatiques censées être particulièrement intelligentes, ce qui peut complexer de nombreuses personnes et mettre une trop grande pression sur leurs épaules. Le professeur explique : "Les recherches montrent qu'on a tous des stéréotypes assez variables dans le contenu. Pour le même groupe, une partie peut-être positive et une autre négative. Le contexte va déterminer quelle partie va être activée. Pour les Asiatiques, parfois les stéréotypes sont négatifs, concernant notamment l'hygiène des restaurants."

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L'union fait la force

Si le Mrax a l'ambition de lutter contre toutes les formes de discrimination, certains restent sceptiques quant à l'efficience d'un tel combat commun. "Il manque probablement cette union entre toutes les communautés, admet Joël Rubinfeld. Parfois, les objectifs sont différents. Beaucoup de Juifs, d'ailleurs, ne portent pas plainte auprès d'Unia ou du Mrax." Renaud André constate la même chose chez les Asiatiques. "Notre racisme est différent, dit-il. Depuis le début des luttes, il y a des leaders asiatiques qui se font embobiner par d'autres luttes qui profitent de l'inexpérience de la communauté asiatique en la matière. Parfois, certains excusent presque le racisme qu'on subit. Tous les Asiatiques nous rapportent que dès qu'ils ont du courage pour porter plainte, dans 90 % des cas, ils se confrontent à des refus de la police. Des policiers qui rigolent et nous découragent. Comment voulez-vous qu'on ait des chiffres car on refuse nos plaintes ? On ne compte que 150.000 Asiatiques en Belgique alors tout le monde s'en fout. Qu'attend-on pour réagir ? Des agressions dans les rues ?"

Au président du Mrax de terminer : "Au niveau du Mrax, on essaie de favoriser la convergence des luttes en essayant de rassembler autour d'un combat commun. Parfois avec des difficultés liées à la nature humaine, mais ça évolue positivement quand même. Il est important de s'écouter, de se parler et de se soutenir. Au final, on veut tous la même chose : une société plus juste."

Cet article est issu d'une série de 5 publications à paraître entre le 18 juin 2020 et le 22 juin 2020.

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