Le racisme nuit à la santé et l'éducation des enfants

BELGAIMAGE
BELGAIMAGE
Teaser

Le racisme commence très jeune, dès le jardin d'enfants voire la naissance. Cela peut laisser des séquelles psychologiques irréversibles sur les victimes. Mais aussi sur leur santé physique et la construction de leur futur. Troisième épisode de notre série en cinq volets: se construire face au racisme.

Le racisme commence très tôt, parfois alors que l'enfant est encore dans son landau. Il ne le subit pas forcément directement, mais certainement par l'intermédiaire de ses parents. Ces derniers se font contrôler davantage par la police, subissent des regards dérangeants, voire des insultes orales. Parfois, c'est pire encore : ils sont victimes de violences physiques. "Les enfants s'empreignent de ces expériences, même s'ils ne les comprennent pas forcément sur le moment, dit le psychologue de l'ULB Assaad Azzi, spécialiste des questions de discriminations et de racisme. Ils entendent leurs parents râler, car tel appartement n'est pas disponible pour eux ou tel est job inaccessible. Tout cela est injuste. Les enfants grandissent avec cette réalité." Quelques années plus tard, bon nombre d'entre eux subissent directement des désagréments de ce type. À l'école, dans la cour de récré ou classe, à l'entraînement de foot ou à la danse, dans la rue.

Sur le même sujet :
Le dossier


Le psychologue est l'un des rares, en Belgique, à avoir étudié le lien entre racisme et santé psychologique. Il explique : "Quelle que soit sa forme, le racisme et toutes les formes de comportements discriminatoires ont des conséquences sur la santé mentale. Elles sont fortement associées au sentiment d'impuissance. Quand on est victime, on a tendance à croire que c'est notre faute. On perd alors le sentiment de contrôle et l'estime de soi. Il faut absolument récupérer cette estime et cette confiance. Bien souvent, la cause est systématique et non pas individuelle. Les victimes doivent avoir conscience et se dire : "ce n'est pas moi, c'est la société et le système"."

BELGAIMAGE© BelgaImage

Les conseils de classe sont-ils racistes ?

L'inégalité des chances, dès l'enfance, liée au racisme a été largement prouvée par un tas d'études. Le professeur Assaad Azzi pointe, notamment, le baromètre "Enseignement" publié par Unia. Il en ressort que plusieurs critères peuvent être la source de ces injustices dont la monoparentalié, le niveau économique des familles et le niveau d'éducation des parents, mais aussi… l'origine ethnique, la couleur de peau et la religion. Cette vaste enquête commanditée au trio ULB-KULeuven-UGent pointait, dès 2018, la matérialisation la plus frappante de ces discriminations : l'orientation des élèves pendant leur cursus. "Il en ressort que les décisions des conseils de classe ne se basent pas toujours sur les compétences des élèves. En effet, de manière inconsciente souvent de la part du personnel enseignant, l’origine sociale ou ethnique peut jouer un rôle déterminant quant aux décisions prises", résumait Patrick Charlier, directeur d’Unia. À résultats scolaires identiques, les décisions (réussite, redoublement, réorientation) qui en découlent varieraient selon l'identité des élèves.

Le professeur Azzi appuie : "Les recherches montrent que les faits de discrimination sur les enfants ont non seulement un impact psychologique et réel sur leur vie, mais également sur la performance scolaire et la carrière dans le futur. Les personnes discriminées vont avoir plus de décrochages scolaires. Les enfants subissent plus d'impacts que les adultes car ils n'ont aucun outil pour comprendre l'injustice." Dans l'étude, les enseignants, tout en se disant conscients des enjeux, estiment ne pas être suffisamment outillés pour la mise en place d’aménagement raisonnable (40 %), pour enseigner de manière adéquate à des élèves primo-arrivants (80 %) ou encore à une classe présentant une forte diversité linguistique (70 %). De nombreuses recherches montrent que plus cette orientation des élèves vers le technique ou le professionnel intervient tôt, plus les inégalités en ressortent renforcées.

BELGAIMAGE© BelgaImage

Une autre étude de la Fondation Roi Baudouin menée sur les Belgo-Congolais montre que les Afro-descendants sont fortement touchés par les discriminations ethno-raciales et le racisme et que cela se répercute sur le sentiment de ne pas avoir les mêmes chances que les Belgo-Belges, à la base. L’un des grands résultats de cette enquête est de confirmer le niveau d’éducation très enlevé́ des Afro-descendants, par rapport à tous les autres groupes issus de l’immigration ou pas, tout en accusant un taux de chômage et de déclassement extrêmement élevé. Plus de 60 % des Afro-descendants ont un diplôme supérieur et 56 % des Afro-descendants sont en situation de déclassement, c'est-à-dire que leur qualification est supérieure à celle requise pour leur emploi. Le taux de chômage des Afro-descendants est cependant 4 fois supérieur à celui des Belges et 3 fois supérieur pour la deuxième génération, née et scolarisée en Belgique.

Douleurs musculaires, ulcères, angoisses,…

Le racisme et les discriminations dès la naissance n'a pas seulement un impact sur l'éducation des victimes et leurs chances de mener de belles études et de trouver un bon emploi. Cela nuit également à leur santé physique. Pour le compte de l'organisation d'éducation permanente BePax, Betel Mabille a travaillé sur la question. Ses conclusions, confortées par le professeur Azzi, sont frappantes. Les soucis de santé liés au racisme seraient dus à la somatisation, cette manifestation de notre corps ou de notre psychisme suite à une situation de stress, voire traumatique. Cela peut se traduire par des douleurs musculaires ou articulaires, des éruptions cutanées, mais aussi de l'anxiété, de l'angoisse ou un état général dépressif, ainsi que de la tension artérielle, des ulcères et des maladies du cœur.

Le racisme baisse l'espérance de vie

Une étude récente a été réalisée à l'université de Yale, aux USA, sur une promotion de diplômés de 1970. Trois fois plus d'étudiants noirs étaient déjà décédés, par rapport aux étudiants blancs. Une des explications était le fait que les Noirs ont globalement moins facilement accès au milieu médical que les Blancs. Betel Mabille écrit, par ailleurs : "Leurs symptômes ne sont pas toujours pris en compte et certains membres du personnel peuvent avoir des stéréotypes et préjugés racistes, ce qui peut avoir un impact sur le traitement de cette population. Cela entraîne donc, en effet, un au taux de mortalité supérieur aux personnes blanches." Elle ajoute : "Les personnes racisées ou vivant des discriminations de manière générale vont être constamment vigilantes, car elles gardent en tête l'idée de subir une agression ou micro-agression."

BELGAIMAGE© BelgaImage

Nos interlocuteurs sont confiants : il est possible de sortir de ce problème structurel. Le prolongement du tronc commun dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d'excellence pourrait être une partie de solution, car les ados ne pourraient plus être réorientés aussi tôt dans le cursus qu'aujourd'hui. Dans son analyse, Betel Mabille termine : "Des recherches académiques sur le lien entre racisme, somatisation et santé physique ou mentale seraient indispensables pour obtenir un appui théorique aux mouvements militants qui mettent cette problématique en avant."

Cet article est issu d'une série de 5 publications à paraître entre le 18 juin 2020 et le 22 juin 2020.

Plus de Grands Formats

Les plus lus