Urbex and the city

@Emilien Hofman
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Teaser

Loin du tourisme conventionnel, la visite de bâtiments abandonnés attire de plus en plus d’adeptes chez nous. Sans doute parce qu’elle allie frisson, émotions artistiques et illégalité.

Le panneau “Propriété privée” n’est pas vraiment dissuasif. Fixé sur sa petite corde à l’entrée du domaine, une enjambée suffit pour le laisser derrière soi et traverser les hautes herbes atteignant pratiquement le double mètre. Le comité d’accueil se limite à une baraque en bois. Le volet bâillant, elle prend le soleil, laissant découvrir en son sein une chaise blanche et un grand frigo ouvert mais vide. Les sauterelles assurent l’animation sonore, en compagnie des voitures de la Nationale voisine. Au beau milieu de ce paysage, une impressionnante structure de métal soutient deux tuyaux vert et bleu qui s’entremêlent avant de finir leur course dans un bassin où pataugent des dizaines de grenouilles. Noire mais à niveau, l’eau contient entre autres une roue en bois, un kayak, une veste et quelques morceaux de plastique. À l’embouchure, les deux toboggans tirent un peu la tronche. Si l’un semble encore en état, l’autre est affaissé. Sous le poids des branches ou de l’âge. L’intérieur est poussiéreux, mais quelques traces de pas prouvent que cet ancien parc aquatique abandonné en pleine province de Luxembourg reçoit régulièrement de la visite. Bienvenue en urbex. Diminutif d’Urban Exploration, la pratique consiste à visiter des lieux construits par l’homme, abandonnés ou non, interdits, cachés ou difficiles d’accès. Selon l’Anglais Darmon Richter, blogueur, photographe et explorateur urbain, dans une interview accordée au site voyageurs-dunet. com, le terme “urbex” est “si vaste qu’il peut inclure tout et n’importe quoi, depuis la visite des canalisations sous la ville jusqu’à l’infiltration d’un complexe militaire de haute sécurité sur un continent étranger” Popularisée à partir des années 80, cette pratique souvent accompagnée de photos ou de vidéos séduit de plus en plus de monde – ils seraient environ 10 000 “urbexeurs” en France – et la Belgique est elle-même considérée comme le paradis de l’urbex. “Beaucoup d’étrangers viennent ici pour visiter les nombreux lieux abandonnés dont notre territoire regorge. La Wallonie est d’ailleurs une destination phare… même si Tchernobyl est encore un cran au-dessus”, s’exclame Tommeke. Originaire de la région liégeoise, le jeune homme a découvert l’urbex lors d’une excursion scolaire. “J’ai commencé en solo par la visite du fort de la Chartreuse à Liège. De fil en aiguille je suis tombé sur des photos d’urbexeurs et quelques mois après, j’ai décidé d’explorer l’Université du Val Benoît. J’y suis retourné les trois week-ends suivants.” Il existe de nombreuses branches de l’urbex telles que la cataphyllie, la visite des lieux souterrains construits par la main de l’homme; l’exploration rurale; l’infiltration, soit l’action de pénétrer sans autorisation dans des lieux en activité interdits au public; ou encore la toiturophilie, l’incursion sur les toits. Pour atteindre le point culminant du parc aquatique abandonné, il suffit d’emprunter des escaliers jaunes et verts salis par le temps. Parsemés aux quatre coins de l’armature, des cadavres de bières et de cigarettes témoignent d’une visite récente. Les pas grincent et la sensation de hauteur, renforcée par l’absence de certaines rampes, accentuent le trac. Au faîte de la structure, la source du toboggan donne toujours envie de s’élancer. Et la jungle qui se développe en contrebas laisse place aux images du passé, la vision de ces quidams emmaillotés, assis sur leur essuie en train de guetter la descente de leur progéniture prend rapidement des traits incontestables. C’est d’ailleurs toute l’aspiration de l’urbexeur: “il s’agit d’un désir de comprendre le passé, d’honorer les personnes qui sont venues avant nous et de porter une lumière sur l’histoire”, éclaire Darmon Richter.

@Emilien Hofman

La “Maison de Popeye”

Outre la passion pour l’histoire d’un lieu, l’attirance pour l’abandonné, la pratique de la photo et de la vidéo ou encore la recherche d’adrénaline sont les motivations principales des urbexeurs. “J’aime cette sensation de maîtrise d’un lieu au fur et à mesure qu’on y passe du temps, ajoute Tommeke. Lorsqu’on arrive, on est à l’affût du moindre bruit, on a rapidement un petit coup de stress. Mais plus le temps passe, plus on s’y sent à l’aise.” Une petite visite de la Maison de Popeye suffit pour s’en convaincre. Pourtant, le chemin vers cette bâtisse délaissée d’un village de la province de Namur a de quoi repousser. Orties et ronces bloquent quasi entièrement le passage en piquant de la tête au pied. La récompense des courageux se matérialise par la découverte de la porte arrière de la maison. Ouverte. Un bon point, puisque tout urbexeur qui se respecte s’interdit de forcer un passage. Le dernier habitant aurait-il quitté les lieux sur un coup de tête? Le long du mur du salon, une bibliothèque fourmille de livres de couleurs alignés et classés. D’autres bibelots sont toujours présents: tableaux, oreillers, plumeau, table, chaises, couverts et même de vieux magazines des années 80. Sur une étagère, les cadavres d’une bouteille de vin du Gard et d’un autre pinard italien toisent l’entrée de la demeure. À part un miroir fendu et quelques éclats de vitre, la plupart des objets présents sont encore en état, preuve du respect général des visiteurs. Seule empreinte étrangère, apposée sur la cheminée, la date “21/09/2016” satisfait probablement l’ego d’un pèlerin désireux de laisser sa trace. “C’est pour cela qu’on évite de donner les adresses des bons lieux sur le net, lance Tommeke. On ne connaît jamais les intentions de la personne avec qui nous discutons. Est-ce un brocanteur? Un casseur? Un vrai urbexeur?” Aucun vol, aucune dégradation. La méthode des urbexeurs mêle discrétion, respect et prudence. Certains endroits de la Maison de Popeye fleurent bon le montage. Ces deux bouteilles vides placées sur le rebord d’une fenêtre ouverte et ensevelie de ronces en sont un bel exemple. “Certains aiment laisser un lieu tel qu’il était à leur arrivée, d’autres préfèrent passer un coup de balai, ou faire une mise en scène pour donner un aspect plus “glauque” à leur photo”, glisse Tommeke en citant l’exemple fréquent de la table dressée comme si le repas allait être servi. “Personnellement les mises en scène ne me dérangent pas, c’est parfois mieux que d’avoir tout le mobilier au sol.” Chez Popeye – dont l’origine du nom pourrait venir de la présence de BD à l’intérieur – le passage d’une pièce “apprivoisée” à une nouvelle est toujours stressant. À côté des quelques toiles d’araignées et des mouches qui tentent de les éviter, l’objet le plus récent est un casque jaune d’ouvrier posé sur une table à côté d’une cannette. Mystère. La clarté du jour donne rapidement des indices sur le contenu des chambres. Peut-être trop pour certains, qui préfèrent l’exploration de nuit, à la lampe torche et moyennant une once de courage supplémentaire. “Les visites nocturnes sont bien plus dangereuses, soutient toutefois Tommeke. Énormément de lieux urbex sont squattés la nuit, ce qui implique un risque de rencontre avec des individus dont on ne connaît pas les intentions ainsi qu’une visibilité réduite pour éviter les trous dans le sol.” Prévoyants, la plupart des urbexeurs avertissent un proche de l’endroit qu’ils explorent et s’équipent d’un matériel de qualité. Dans la Maison de Popeye, une foule de questions traversent l’esprit: que s’est-il passé ici? Pourquoi personne n’a repris ne fût-ce que la salière? S’introduire dans l’intimité d’une habitation privée suscite la crainte d’une rencontre. Confiné dans quelques mètres carrés, l’adrénaline monte. “Un jour, avec quelques potes, on a tout simplement quitté les lieux qu’on visitait parce qu’il y régnait une atmosphère effrayante”, raconte Jeff, un urbexeur trentenaire. On a appris plus tard qu’un homme s’était pendu dans le bâtiment.” L’ésotérisme et l’expérience du paranormal ne sont cependant pas des sous-disciplines privilégiées de l’exploration urbaine.

Lieux de mémoire

L’inspection d’un endroit spacieux accroît le sentiment de sécurité. Dans ce hangar désaffecté proche de chez Popeye, les quelques craquements perçus donnent l’impression de naviguer sur un bateau, mais c’est simplement la tôle du toit qui réagit aux frottements des branches. Il y a dix ans de cela, une grosse entreprise d’embouteillage avait ses quartiers dans ces bâtiments. À l’instar de nombreuses usines ayant subi le déclin de l’industrie lourde, celle-ci fait partie des nombreux spots urbex incontournables de Wallonie. De manière générale, la méfiance des urbexeurs force toutefois ceux-ci à traquer des indices sur des reportages, des photos et des articles de presse pour découvrir ces lieux. “Et puis nous effectuons de longues recherches sur le net sur base de maigres indices que nous trouvons sur les photos de nos collègues”, complète Tommeke. Dans le hangar d’embouteillage, la végétation prend progressivement le dessus et apporte une couleur sensationnelle au lieu: une ronce qui perce une fenêtre, une minuscule plante qui pousse dans la fissure du sol, un lierre qui recouvre un mur… Jadis, ces lieux grouillaient de monde et de bruit. Désormais, le silence total est uniquement interrompu par le chant des oiseaux ou le passage d’une voiture sur la route voisine. Dans les anciens bureaux, la tapisserie s’effrite. À part quelques chaises et machines éventrées, les anciens propriétaires ont cette fois pris la peine de vider les lieux avant de les quitter. Ici, les traces extérieures sont plus visibles: beaucoup de tags – dont Donald Duck fumant un joint – ainsi que des cibles, portraits et éclats de balles, preuves du passage de joueurs d’airsoft, cette activité cousine du paintball qui utilise des répliques d’armes à feu. “Nous n’apprécions pas les airsofteurs, commente Tommeke. Ils participent à la dégradation des lieux, tout comme les casseurs qui viennent dans le but de détruire pour “s’amuser” et les voleurs qui se servent de métaux ou objets en tout genre.” Au cours de leurs visites, de nombreux urbexeurs se désolent de l’état des bâtiments qu’ils pénètrent. “Comment peut-on laisser ces lieux mourir comme ça?”, se demandent-ils fréquemment sur les forums de passionnés. Et si la rénovation de certains spots en chagrine quelques-uns, “il est quand même logique que ces lieux reprennent leur activité et débordent de vie”, admet Tommeke.

Quelles sanctions?

Le Code pénal réprime la violation de domicile, autrement dit celle d’un lieu qui rassemble l’intimité, les effets personnels et la vie “secrète” d’une personne. Mais cette notion n’existe plus une fois que les lieux sont abandonnés. “Personnellement, je pense que tout dépend de celui qui va nous arrêter et de notre comportement”, note Tommeke. “À en croire ceux qui ont subi une interpellation par un garde de sécurité ou la police, si ceux-ci comprennent que l’on n’était pas là dans le but de casser ou voler, tout devrait bien se passer.


 

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