Des corps noirs retrouvés pendus à des arbres...

L'arbre sur lequel on a retrouvé le corps de Robert Fuller - AFP
L'arbre sur lequel on a retrouvé le corps de Robert Fuller - AFP
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Aux Etats-Unis, où trois hommes noirs ont été retrouvés assassinés, la crainte de voir ressurgir les vieux fantômes du Ku Klux Klan devient de plus en plus réelle. Mais partout en Occident, on observe une résurgence inquiétante des violences d'extrême droite.

L'inquiétude s'est emparée des Etats-Unis. Comme de vieux fantômes qui reviennent hanter « la nation de la liberté ». Ces deux dernières semaines, trois hommes noirs ont été retrouvés pendus à un arbre, dans des parcs municipaux en Californie et à New York. La police a rapidement conclu au suicide. Mais pour les familles des victimes, cela ne colle pas. Cela rappelle trop les lynchages et mises à mort de Noirs par le Ku Klux Klan. Des horreurs d'un autre temps que chantait Billie Holiday...

« Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swingin' in the Southern breeze
Strange fruit hangin' from the poplar trees »

« Les arbres du Sud portent un fruit étrange/ Il y a du sang sur les feuilles et du sang aux racines/ Des corps noirs se basculant dans la brise sudiste/ Un fruit étrange pendant des peupliers »

Justice for  Robert  Fuller - Belga

Suite à la pression des familles des victimes (Robert Fuller, 24 ans, retrouvé mort pendu à un arbre à Palmdale en Californie et Malcolm Harsch, 38 ans, retrouvé quelques jours plus tard à 80km de là à Victorville, auxquels vient s'ajouter une nouvelle victime dans l'Etat de New York), une enquête est ouverte en Californie qui sera supervisée par le FBI. Le procureur général de Californie a par ailleurs annoncé que des enquêteurs indépendants allaient être envoyés à Palmdale pour examiner l’affaire et potentiellement mener l'enquête de leur côté. En clair, peu de monde croit à la thèse du suicide...

C'est que, depuis la mort de George Floyd (mais déjà bien avant), les Etats-Unis est traversée par des relents de guerre civile. L'expression n'est pas trop forte. D'un côté, le mouvement Black Lives Matter réclame justice et réparation, s'intensifiant de jour en jour au fur et à mesure que les violences envers les Noirs s'ajoutent aux précédentes. De l'autre, la droite suprémaciste blanche derrière Donald Trump n'entend pas quitter le pouvoir. Issue du mouvement Tea Party et de l'extrême droite, elle s'organise à l’occasion en milices lourdement armées. La tension étant décuplée par la crise du coronavirus (sanitaire et économique) et l'élection présidentielle de novembre.

Groupe Patriot Prayer à Portland - AFP

Augmentation des attaques terroristes d'extrême droite

Le contexte plus général est tout aussi inquiétant. Selon un rapport du CTED, une agence de l'ONU qui étudie la menace terroriste, les attaques terroristes d'extrême droite ont triplé en 5 ans en Occident. Alors que tout le monde a en tête le terrorisme islamiste, qui est en réalité en forte diminution, le CTED note dans son rapport pour 2019 que « l'une des tendances les plus inquiétantes est la poussée du terrorisme d'extrême droite ». Et cela, autant en Amérique (Etats-Unis et Canada) qu'en Europe et en Océanie.

En 2011, la traversée meurtrière d'Anders Behring Breivik à Oslo semblait isolée. Les attaques terroristes d'extrême droite, c'est-à-dire menées au service d'une idéologie raciste et xénophobe, n'étaient pas les plus courantes. Toutes les craintes étaient alors fixées sur le terrorisme islamiste. Depuis quelques années, la donne a changé. L'extrême droite inquiète. Elle s'organise en milices et passe à l'action.

AFP

Le centre commercial de Munich en juillet 2016 (9 morts), la Grande Mosquée de Québec en janvier 2017 (6 morts), la synagogue de Pittsburgh en octobre 2018 (11 morts), les deux mosquées d Christchurch en Nouvelle Zélande (51 morts), l'assassinat du député allemand Walter Lübcken en juin 2019, la fusillade lors d'un festival à El Paso au Texas en août 2019 (3 morts), l'attaque de la mosquée de Bayonne en octobre 2019... Sans compter les attaques déjouées, notamment par la DGSI française qui a démantelé deux milices d'extrême droite prêtes à passer à l'action ces deux dernières années.

Selon le renseignement français, « le terrorisme d'extrême droite doit être surveillé de près ». En Allemagne, il est même considéré comme « le principal danger pour la démocratie », selon les services secrets allemands. Car l'Allemagne voit elle aussi revenir ses vieux fantômes. A l'est du pays particulièrement, où l'AfD (droite populiste) fait ses meilleurs scores, un autre parti ouvertement néo-nazi prend de l'ampleur : Der III. Weg (La IIIe voie, en référence évidente au IIIe Reich).

Défilé du groupe néo-nazi Der III. Weg en Allemagne - Belga

La phobie du « grand remplacement »

Aux Etats-Unis comme en Europe, cette résurgence s'appuie sur la théorie complotiste du « grand remplacement », ce moment où la « race » blanche deviendrait minoritaire en Occident. Une théorie qui est en réalité un avatar de la pensée racialiste des années 30 remise à l'heure de la mondialisation par le Français Renaud Camus. Plutôt que de se focaliser sur les juifs, il pointe toutes les minorités qui auraient le plan machiavélique orchestré par les élites mondiales d'éradiquer la « civilisation » blanche de « ses » terres.

Ainsi, subtil retournement de situation, la théorie du « grand remplacement » dépeint une société blanche attaquée, prenant le rôle de « résistant » face à l' « occupant » étranger. C'est ce discours que reprennent Marine Le Pen, Donald Trump, Matteo Salvini ou Viktor Orban... Le Nazi devient la victime. Sauf que cette théorie est fantaisiste, repose sur des extrapolations démographiques et des raccourcis intellectuels et pseudo-scientifiques. En attendant, c'est un discours qui est entendu et pris à la lettre... À la faveur d’une crise à priori sanitaire, c’est de l’horizon politique que viendra peut-être le pire. 

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