Belgique: les violences racistes ne disparaissent pas

BELGAIMAGE
BELGAIMAGE
Teaser

Une énième fois, le monde politique et les médias redécouvrent l’existence du racisme. Mais désormais les victimes veulent lutter et réclament de vrais changements dans notre société. Alors que des décisions fortes se font attendre, nous avons enquêté sur ce racisme terriblement ordinaire chez nous. Premier épisode de notre série en cinq volets: les agressions physiques et psychologiques.

Lorsqu'elle raconte son histoire, dit-elle, personne ne la croit. Elle est pourtant authentique. Mireille-Tsheusi Robert est arrivée en Belgique à l'âge de sept ou huit ans. Lors de son premier jour d'école, dans le patelin d'Orval, elle a demandé à son institutrice pour se rendre au petit coin. L'adulte a accompagné l'enfant qui ne connaissait pas encore les lieux. Dans le couloir, elle faisait signe à chacune de ses collègues de la rejoindre. Arrivées au cabinet, les trois ou quatre enseignantes la regardaient faire ses besoins. "Elle a une queue ou pas ?", a demandé l'une d'elles aux autres profs qui riaient beaucoup. La remarque était si violente et gratuite, de celles qui laissent des traces. En rentrant, le partenaire de sa mère, blanc et Belge, est devenu furieux. C'est là qu'elle a compris ce qu'était le racisme et qu'elle voulait en faire l'un des combats de sa vie.

Sur le même sujet :
Le dossier


Aujourd'hui, Mireille-Tsheusi Robert préside l'ASBL Bamko, le comité féminin de veille antiraciste, et a écrit plusieurs ouvrages dont "Racisme anti-Noirs, entre méconnaissance et mépris". Elle a longtemps travaillé avec les jeunes afro-descendants de Belgique, notamment via les bandes urbaines bruxelloises. Elle comprend dès lors la montée du mouvement Black Lives Matter aux USA suite à l'assassinat de George Floyd, mais aussi en Belgique. Elle salue ce nouveau sursaut de la société, soutient le déboulonnement des statues de Léopold II de l'espace publique, dénonce les violences policières dont sont victimes les populations non-blanches et les violences non-policières émises par des Belgo-belges ou des personnes issues d'autres communautés parfois elles-mêmes victimes de racisme et de discriminations.

BELGAIMAGEHommage à George Floyd ©Belgaimage

Ce n'est pas la première fois que la Belgique et le monde connaissent ces débats. Le combat contre les racismes, l'antisémitisme, les discriminations, les stigmatisations… dure depuis des dizaines d'années. Cela sans qu'aucune solution structurelle ne soit prise. Carlos Crespo préside le mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie (MRAX). Il a étudié l'histoire des luttes et explique : "Ce qui bloque, ce sont les représentations de chacun et la volonté de rester avec des gens qui nous ressemblent. Cela génère des replis identitaires qui sont instrumentalisés par des candidats politiques. On vient de vivre la décennie du populisme qui a eu pour conséquence de libérer la parole raciste. Jusqu'il y a dix ans, les réseaux sociaux n'étaient pas autant développés. Ce n'est que récemment que des dirigeants ont commencé à faire campagne sur des propos très limites et parfois des attaques franches sur des minorités. Cela a propagé le racisme dans la société."

Une régression depuis les années 80 ?

Assaad Azzi, un professeur de psychologie à l'ULB, ajoute : "La lutte contre les racismes est un combat perpétuel. On ne peut pas dire qu'on a gagné et que c'est fini. Même si les lois changent et l'opinion évolue positivement, tout peut basculer. Les associations ne doivent pas arrêter de lutter.  On le voit avec les revendications pour les droits des femmes. Il y a eu des projets de loi pour inverser des changements, notamment contre l'avortement. On peut imaginer que c'est la même chose concernant l'égalité des chances. Il existe des fluctuations concernant les violences policières. Durant les années 80 ou 90, le racisme était moins systémique. Le fait que certains mouvements et présidents de grandes nations sont ouvertement racistes est un phénomène nouveau."

Les violences ne sont pas seulement physiques. Chaque insulte, chaque violence meurtrière, physique ou psychologique fait mal. Michaël Marlier, un belgo-rwandais présent lors de la manifestation Black Lives Matter devant le palais de Justice de Bruxelles le dimanche 7 juin, avec son masque, s'énerve : "Quand vont-ils arrêter ? La police, les blancs, les non-racisés ? L'égalité, merde. Il faut l'égalité et la justice." Ce jour-là, il a mis un genou à terre et a levé le poing. Il sait l'importance du combat : lui-même a été victime de la police. Il remercie Dieu, car ça n'a pas fini de la même manière que George Floyd. "Pour l'instant…", précise-t-il, conscient que ça pourrait arriver. Car c'est déjà arrivé chez nous. "Il y a eu Adil récemment à Anderlecht, la fillette Mawda en 2018 lors de la course-poursuite et plein d'autres dont on n'a pas parlé, des Noirs, des Arabes, des gens non-blancs", dit Michaël.

BELGAIMAGERassemblement Black Lives Matter à Bruxelles le 7 juin 2020 © Belgaimage

Il est difficile de chiffrer les violences. Les physiques, mais encore plus les psychologiques. En moyenne, selon le Comité P, la police des polices, 30 décisions judiciaires sont rendues chaque année pour des dossiers qui impliquent souvent des personnes d'origines étrangères. Cela ne serait pas du tout représentatif de la réalité. Les violences vécues dans la société civile sont encore plus complexes à comptabiliser. Quasiment chaque individu non-blanc ou issu d'une religion minoritaire a au moins une expérience de racisme, d'antisémitisme, d'islamophobie, etc. à raconter… Renaud André, président de Asia 2.0., a comptabilité une hausse de 900 % des actes racistes contre les communautés asiatiques depuis le début de la crise du coronavirus. Joël Rubinfeld de la Ligue belge contre l'antisémitisme, cite des insultes à la volée, comme Assaad Azzi.

Pour Mireille-Tsheusi Robert, la situation belge n'est pas forcément meilleure que l'Américaine. "A-t-on déjà eu un Premier ministre noir ? Un juge noir ? Un présentateur du JT Noir ? Non, non et non. Sur cet angle-là, la Belgique fait pire que les USA, pose-t-elle. Est-ce que chez nous, il y a des noirs tapés et tués par des policiers au même rythme qu'aux USA ? Heureusement, non. Mais il y a aussi des violences policières. On a fait une manifestation pour ce jeune poignardé par un chauffeur de bus. J'ai déjà retrouvé des jeunes défigurés au lendemain d'une garde à vue. Je ne pense pas que c'est pire ou moins pire. C'est à géométrie variable."

Le combat n'est jamais gagné

Ce combat est complexe car il faudrait en fait parler de racismes au pluriel. Carlos Crespo ajoute : "Au niveau du Mrax, on essaie de favoriser la convergence des luttes et on lutte contre tous les racismes avec la même intensité en essayant de rassembler autour d'un combat commun. Mais certaines communautés sont victimes de violences policières, d'autres de discrimination structurelle ou sont simplement ignorées par les pouvoirs publics. Pour d'autres encore, ce sont des agressions ou des hostilités franches parfois des meurtres. Le travail de sensibilisation est forcément différent. Le travail juridique est également différent."

À Mireille-Tsheusi de terminer : "On sent que quelque chose bouge au niveau de la conscience collective des Noirs de Belgique. Ça a beaucoup changé par rapport au début de militantisme. Avant, ma génération disait: on n'est pas chez nous, on est de passage. Après, on a fait des enfants et on s'est installés ici, on y a enterré nos morts. De nombreux jeunes n'ont jamais vu le pays d'origine de leurs parents. Alors ils veulent être respectés là où ils sont nés et grandir avec les mêmes droits et obligations que les autres. Ce qui est, me semble-t-il, tout à fait normal."

Cet article est issu d'une série de 5 publications à paraître entre le 18 juin 2020 et le 22 juin 2020.

Sur le même sujet

Plus de Grands Formats

Notre Selection