Statue de pierre, statue de sang: pourquoi s'en prendre aux monuments ?

Après Léopold II, le roi Baudouin... - Twitter
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Après Léopold II, Baudouin... En Angleterre et aux Etats-Unis aussi, les statues sont prises pour cible par les manifestants anti-racisme. Pour quelles raisons ? Quelle symbolique se cache derrière ces monuments de pierre ?

Dans la nuit de jeudi à vendredi, un buste de Léopold II a été déboulonné à Auderghem. En plein centre de Bruxelles, face à la cathédrale Sainte-Gudule c'est une statue du roi Baudouin qui a été vandalisée, recouverte de peinture rouge avec comme mention : « Réparation ».

Baudouin - Twitter

Ce phénomène n'est pas limité à la Belgique et avait déjà pris de l'ampleur aux Etats-Unis il y a un an, lors de précédentes manifestations Black Lives Matter dans le Sud. Là-bas, ce sont des statues de personnalités des forces confédérées (les sudistes esclavagistes durant la Guerre de Sécession) qui sont visées. En Virginie, une statue de Christophe Colomb a été jetée dans une fontaine par des manifestants. En Angleterre, à Bristol et Londres, des statues de Charles Linn et Robert Milligan, qui ont fait fortune dans le trafic d'esclaves, ont été déboulonnées.

Pourquoi le mouvement de révolte anti-raciste s'en prend-il aux statues de pierre présentes dans l'espace public depuis des décennies, voire des siècles ? Cette question en pose une autre sur la symbolique des statues.

Statues UK - Reuters

Quelle fonction ont les statues et monuments publics ?

La plupart de ces statues et monuments qui jonchent nos villes ont été érigées au 19e siècle. Ce siècle de révolutions durant lequel se sont construits les Etats-Nations occidentaux modernes est aussi considéré par les Historiens comme le « siècle des statues ». Ainsi, entre 1848 et 1914, selon les recherches de l'Historienne allemande Helke Rausch, 78 nouvelles statues ont été érigées rien qu'à Paris, 61 à Londres et 59 à Berlin. La fonction de ces monuments : ériger des symboles pour consolider l'Etat-Nation.

Or, c'est en Belgique, pays qui ne pouvait se reposer sur une longue histoire nationale comme la France ou l'Angleterre, que cette fièvre connue sous le nom de « statuomania » a été la plus importante. Dans un décret du 7 janvier 1835, le gouvernement belge note son intention de poursuivre à la « tâche nationale » en finançant la création de statues « pour honorer la mémoire des Belges qui ont contribué à la gloire de leur pays ». C'est ainsi que des figures nées bien avant la révolution belge sur le sol appartenant désormais au nouvel Etat ont été érigées en pères de la Nation : Godefroid de Bouillon, Rubens, jusqu'au Gaulois Ambiorix...

Leopold 2 - Reuters

Remise en cause des mythes fondateurs de l'Etat-Nation

Ensuite, bien sûr, ce sont les rois et personnages importants de l'Histoire belge qui vont prendre place dans l'espace public comme bâtisseurs de la Nation. Or, c'est cette construction de l'Etat-Nation du 19e siècle qui est aujourd'hui remise en cause par les manifestants antiracistes. Comme nous l'expliquait le réalisateur afro-américain Julius Onah : « Quand tu réfléchis à la construction du système politique et social en place, tu te rends compte qu'il n'a pas été construit au bénéfice des gens de couleurs ou des femmes. Ce n'est pas un jugement, c'est l'Histoire ».

C'est ainsi qu'il faut comprendre les actes de vandalisation actuels faits aux statues. Pedro Monaville, historien à la NYU Abu Dhabi : « La destruction des monuments a toujours signifié une révolte contre le pouvoir. Le débat actuel sur les statues est clairement une tentative de redistribuer les cartes par rapport aux constructions nationales pour défendre une autre vision de la société. C'est une dénonciation de l'Etat bâti par et pour des hommes blancs sur les violences coloniales et esclavagistes ».

L'Historien britannique Simon John ne dit pas autre chose dans un texte sur la symbolique des statues pour History Today : « Que nous dit la statuomania du 19e siècle dans le contexte actuel ? Si les statues nous parlent de l'Histoire, elles ne nous révèlent pas une vérité immuable du passé. Elles sont plutôt la représentation d'idées fixes portées à un moment T par une communauté bien précise au sujet de son passé. D'une certaine manière, c'est vrai, les statues nous apprennent sur le passé, mais cela ne signifie pas que nous devons accepter sans aucune critique la version du passé qu'elles nous montrent ».

UK

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