Les travailleurs du sexe exposés à la précarité et sans perspectives

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À l’heure du déconfinement, le secteur de la prostitution est dans le flou complet sur sa reprise. Cela fragilise d’autant plus les travailleurs du sexe que leur situation est déjà très compliquée, les dettes ne cessant de s’accumuler.

C’est le grand tabou de notre société: s’il est possible de parler de tel ou tel corps de métier frappé par la crise, dès qu’il est question de la prostitution, c’est silence radio. Mercredi dernier, l’État en a encore donné la preuve. La Première ministre a ainsi longuement évoqué ce qui pouvait rouvrir et ce qui ne pouvait pas. Mais alors que le monde politique a tenu en mars à appeler les travailleurs du sexe à fermer boutique, aucune information n’a été donnée pour le déconfinement. De ce fait, peuvent-ils reprendre ou pas? Pour l’association UTSOPI qui représente le secteur, ce flou n’est pas pour aider alors que la situation est catastrophique pour les personnes travaillant dans le milieu.

Un déconfinement à l’état de spectre

Officiellement, comme la dit Sophie Wilmès, le déconfinement concerne tout le monde sauf ceux pour lesquels il y a explicitement une interdiction. Mais pour la prostitution, tolérée mais pas reconnue par l’État, l’interprétation est particulièrement compliquée, alors que le métier implique forcément des contacts étroits.

«Comment est-ce que l’on fait pour les mesures de sécurité sanitaire? On ne sait pas. Il nous faut un protocole clair pour rouvrir mais c’est encore en discussion, donc on attend», explique Marie, militante de la première heure chez UTSOPI. Celle-ci est d’autant plus inquiète que la crise sanitaire risque de faire fuir les clients, de peur d’attraper le Covid-19. «Ça va être la grande question. Est-ce qu’ils vont revenir ou pas? Dans quelle proportion après quatre mois où tout était à l’arrêt? Est-ce que les travailleurs du sexe vont être amenés à baisser leurs prix ou pas? Cela va être très compliqué et il y a plein d’inconnues».

La précarité atteint des sommets

Ces questions sont d’autant plus stressantes pour les travailleurs du sexe que ceux-ci voient les dettes s’accumuler. Sans client, pas de revenu. Or, il faut continuer à payer deux loyers : celui privé et celui de la carrée (la vitrine qui donne sur la rue), avec une double charge en gaz, électricité, etc. «Certains propriétaires laissent tomber le loyer mais d’autres pressent pour payer des retards allant jusqu’à 12.000€. C’est impossible à tenir! On a vraiment peur d’une chute dans la précarité, surtout concernant des femmes sans papiers, qui ne savent ni lire ni écrire. Il y a toujours des personnes pour profiter de ces faiblesses, que ce soit dans notre milieu ou dans un autre», s’inquiète Marie.

Pendant ce temps-là, aucune aide n’est en vue. UTSOPI offre un soutien alimentaire mais ça ne fait pas tout. «Et c’est très difficile de demander de l’aide au CPAS en expliquant qu’on est travailleur du sexe», complète Marie. «Quelques-uns ont eu la chance d’avoir le droit-passerelle grâce à un statut d’indépendant, mais cela ne couvre même pas le loyer de la carrée».

Au vu de ces difficultés, certains reprennent déjà le travail, malgré les risques. «Mais quand le client sent que l’on est à court d’argent, est-ce qu’il ne va pas profiter de la détresse des femmes? C’est un phénomène que l’on peut constater pour d’autres professions et cela menace aussi les travailleurs du sexe», explique la militante de l’UTSOPI.

Faire tomber les clichés pour avancer

Face à cette situation désespérée, Marie espère surtout que les communes vont aider, que ce soit par un kit de protection ou par une aide financière. Elle se réjouit ainsi de voir la bourgmestre de Schaerbeek déclarer qu’il faut «arrêter l'hypocrisie» vis-à-vis des travailleurs du sexe. Par contre, elle ne croit plus en une réaction des autres niveaux de pouvoir.

Pour Marie, la seule solution pour que les choses bougent vraiment, c’est que les mentalités évoluent. «Il faut qu’on prenne les choses en main pour donner un statut et des droits à près de 30.000 personnes», dit-elle. «Mais est-ce que quelqu’un va le faire? Il faut vraiment que les clichés tombent. Par exemple, il y en a qui ne veulent pas agir en brandissant l’argument de la traite. Mais dans ce cas, pourquoi certains milieux sont régularisés alors qu’ils seraient bien plus concernés par cet argument : la construction, l’horeca, les conducteurs routiers…? C’est très hypocrite. Avec des droits, on pourrait se défendre contre les abus, notamment des propriétaires et de certains bourgmestres. Il faut que les autorités viennent travailler avec les associations qui sont sur le terrain pour faire avancer les choses».

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