Woody Allen : la mise au poing

Woody Allen @BelgaImage
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Précédé d’un parfum de nitroglycérine, son livre - Soit dit en passant - est un beau témoignage sur une époque de cinéma, mais aussi un tonitruant règlement de comptes. Ses mémoires paraissent ce 3 juin. Nous les avons lus.

Avant même de paraître, le livre a connu un destin tumultueux. Alors qu’il est prêt à être envoyé à l’imprimerie, sa parution a été annulée par son éditeur, la branche américaine d’Hachette, cédant aux menaces de Ronan Farrow de quitter la maison qui a publié Catch And Kill (Les faire taire), son enquête sur Harvey Weinstein. Soutenu par une partie du personnel d’Hachette qui conteste la publication de ces mémoires, Ronan Farrow obtient gain de cause. Fait rare, les droits du manuscrit sont rendus à son auteur - Woody Allen - avec des répercussions de l’autre côté de l’Atlantique sur le processus d’édition de sa traduction française (lire encadré).

La mauvaise réputation du cinéaste s’est faite sur le dos d’une affaire privée - il y a 25 ans, il tombe amoureux de Soon-Yi, l’une des filles adoptives de Mia Farrow, sa compagne d’alors qu’il dirigera dans treize films. Toujours marié à Soon-Yi (à qui est dédié le livre), Woody Allen a dû depuis faire face aux accusations de son ex (elle laisse entendre qu’il a violé Soon-Yi qu’elle qualifie d’attardée mentale) et à celles d’une autre fille adoptive de Mia - Dylan qui, aujourd’hui encore, affirme avoir été victime d’attouchements lorsqu’elle avait 7 ans. Une première enquête conclut à un manque de preuves permettant d’inculper Woody Allen qui est blanchi en octobre 1993.

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Woody Allen et sa femme Soon-Yi Previn, la fille adoptive de son ex-compagne  Mia Farrow, au festival de Cannes. @BelgaImage

Dans le sillage du mouvement #MeToo, né sur les fondements de l’enquête de Ronan Farrow à propos de Weinstein, Dylan a réinvesti l’espace médiatique afin d’alerter sur les agissements de prédateur du cinéaste. “En attendant, écrit Woody Allen, non seulement la conviction de la presse était renforcée par l’apparition de Dylan à la télé, mais des acteurs et des actrices, qui ne savaient pas le moins du monde si j’avais abusé d’elle ou non prirent sa défense en me dénonçant, exprimant leurs regrets d’avoir participé à mes films et déclarant qu’on ne les y reprendrait plus.” Pour rappel, suite à ces accusations, son dernier film - Un jour de pluie à New York - n’est pas sorti aux États-Unis…

Sa mère, son mythe, ses épaules

Si le livre s’attarde un long moment sur cette affaire - d’où l’accumulation de pages de défense à la limite du gênant -, Soit dit en passant n’est pas qu’un règlement de comptes. S’adressant à son lecteur et faisant référence aux accusations d’agressions sexuelles, Woody Allen l’écrit: “J’espère que ce n’est pas la raison pour laquelle vous avez acheté ce livre”. Il n’y a donc pas deux livres en un, mais bien le récit d’un parcours artistique unique, embourbé dans les remugles d’un passé dont certains épisodes ont complètement échappé à son auteur. On retrouve dans cette autobiographie la grâce du verbe qui a fait la réputation d’un réalisateur dont l’influence reste immense. Avec cet humour qui semble se promener en sifflotant les mains dans les poches, Woody Allen démarre son histoire en expliquant - tout de même - que sa mère ressemblait à Groucho Marx. On le sait, Woody Allen n’est pas Marcel Proust…

Il n’aura de cesse, tout au long des cinq cent quarante pages que pèsent ses souvenirs, de rappeler combien il se considère comme un petit ouvrier du cinéma, démontant le mythe que la presse (surtout européenne) a créé sur ses frêles épaules et résumant sa stature à celle d’’’un comique devenu cinéaste”. À 18 ans, Woody Allen produit et livre des vannes pour toutes sortes de médias (journaux, radio, télé), s’appropriant les meilleures pour ses interventions dans des petits clubs de New York, ancêtres de l’actuelle scène stand-up. Sur son image, il écrit: “Je suis étonné qu’on me décrive souvent comme un “intellectuel”. C’est une idée aussi fausse que le Loch Ness tant je n’ai assurément pas le moindre neurone intellectuel dans le cerveau. Illettré et peu soucieux d’érudition, j’ai grandi comme un protoytpe de limaçon planté devant la télévision, canette de bière à la main, match de foot à plein volume, la page centrale de     Playboy punaisée au mur, un barbare arborant la veste en tweed à coudières d’un professeur d’Oxford. Je n’ai aucune idée de génie, aucune pensée sublime”...

Cinéma, claquettes, jazz

Plus loin, il insiste et précise être un “cinéaste imperfectionniste” qui déteste faire et refaire des prises pour le plaisir de trouver le bon cadrage, alors qu’il n’aspire qu’à une chose: rentrer chez lui, retrouver sa femme et ses enfants (il a adopté deux filles avec Soon-Yi). “D’ailleurs qui va voir mes films, en fait?, s’interroge-t-il. Je n’en sais rien.” Il fignole le portrait du type inintéressant en rappelant son “absence totale d’intérêt pour l’inconnu”, expliquant qu’il n’a “aucun désir de visiter le Taj Mahal, la Grande Muraille de Chine ou le Grand Canyon”. De ses films, il retrace avec force détails et anecdotes la mise en chantier, depuis le premier, en 1965, comme scénariste - Quoi de neuf Pussycat? - jusqu’aux grands classiques - Annie Hall, Manhattan, Intérieurs, Radio Days, films magiques tournés avec la non moins magique Diane Keaton, “l’une des rares personnes dont l’avis importe à mes yeux”, note Woody Allen.

Ce cinéma dont il tombe amoureux gamin grâce à une cousine - cousine Rita qui le convertit à la religion de Hollywood dès l’âge de 5 ans. Dans ce New York où il est né (à Brooklyn) mais qu’il découvre vraiment à l’âge de 7 ans lorsque son combinard de père l’emmène à Times Square - “à l’air libre à l’angle de Broadway et de la 42e Rue. J’étais ébloui”. S’en-chaînent, coup sur coup, baffe sur baffe, les étourdissements des numéros de claquettes et de prestidigitation vus avant les films (13 ans), l’implosion dans la tête du jazz de La Nouvelle-Orléans (15 ans),    scènes initiatiques qui le pousseront à monter sur scène faire des tours de magie (14 ans) et à jouer de la clarinette (activité toujours en cours).

Roman privé, affaire publique

Jusque-là le récit est allègre, coloré, ponctué de bons mots et d’images flatteuses de ce New York qui l’a fait fantasmer (“Je rêvais du jour où j’entrerais dans un bar de Manhattan en lançant “La même chose que d’habitude””) et qui nous a fait baver. Et puis, arrive une lettre d’une admiratrice pas comme les autres - Mia Fartow - qui conclut sa missive en écrivant “Je vous aime simplement”. C’est le début d’une relation qui durera treize ans et finira en carambolage médiatique. C’est aussi à ce stade de l’histoire que Woody Allen, considéré par une partie de la planète comme un prédateur sexuel, sort les gros dossiers. Il dresse un portrait peu louangeur de l’actrice qu’il n’est pas loin de traiter d’hystérique.

Et puisqu’on l’attaque, tous les coups sont désormais permis, à commencer par le tableau de la famille  Farrow, tribu dysfonctionnante où le frère a été condamné pour agressions sur mineurs. Mais aussi le déboulonnage du statut de Mère Courage dont se drape Mia Farrow qui a trois enfants biologiques et quatre adoptifs. “Mia, écrit Allen, aimait surtout le mécanisme de l’adoption, c’était pour elle une excitation, comme quelqu’un qui s’achète un nouveau jouet; elle s’enorgueillissait de cette réputation de sainte, mais élever les enfants ne l’intéressait pas et elle ne s’occupait pas vraiment d’eux.” Il évoque les mauvais traitements qu’elle faisait subir à ses enfants parmi lesquels Soon-Yi qu’elle avait prise en grippe et dont elle n’acceptera jamais la relation avec son ex-      compagnon.

Le livre s’aventure dans les arcanes d’un roman familial qui n’a plus rien de privé mais reste pénible à lire, Woody Allen insistant sur sa version des faits et sur ce qu’il décrit comme les élucubrations revanchardes de Mia Farrow. Il écrit: “La presse m’assimila à une flopée d’hommes inculpés et reconnus coupables de crimes sexuels, ou accusés d’avoir harcelé quantité de femmes en de nombreuses occasions, bien que, dans mon cas, on ait conclu au caractère infondé des charges”. Et il ajoute: “Je n’ai jamais mélangé vie professionnelle et personnelle, et je n’ai jamais eu d’aventure ni jamais fait du plat, de quelque manière ou sous quelque forme que ce soit, à une actrice qui  voulait obtenir un rôle dans un de mes films”.

Une fois passé ce long passage de tourmente (“Je regrette d’avoir dû consacrer tant de pages à la fausse accusation à mon encontre”), le livre se calme, reprend le cours normal de sa narration, film après film, actrice par actrice - Match Point, Vicky Cristina Barcelona, Blue Jasmine, Scarlett Johansson, Penélope Cruz, Cate Blanchett… - et file vers sa conclusion. Celle du récit d’une vie que son auteur continue de désigner comme moyenne et vaguement remplie, persuadé de n’avoir réalisé aucun grand film. Témoignage sur une époque, vision d’un monde, mise au point et sans doute testament, Soit dit en passant est signé de cette griffe d’humour gauche qui nous a tant fait rire. “J’ai quatre-vingt-quatre ans, ma vie est presque à moitié terminée. À mon âge, je mise avec l’argent du casino. Comme je ne crois pas en l’au-delà, je ne vois vraiment pas quelle différence cela fait que les gens se souviennent de moi comme d’un cinéaste ou d’un pédophile. Tout ce que je réclame, c’est qu’on disperse mes cendres à proximité d’une pharmacie.”

Soit dit en passant

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