Le pouvoir des images contre les violences policières

Un homme noir devant une rangée de policiers lors d'une manifestation aux Etats-Unis - Ricardo ARDUENGO/BELGA IMAGE
Un homme noir devant une rangée de policiers lors d'une manifestation aux Etats-Unis - Ricardo ARDUENGO/BELGA IMAGE
Teaser

La mort de George Floyd et le soulèvement contre le racisme et l'injustice qu'elle a provoqué aux Etats-Unis rappellent l'importance des images dans la lutte contre les violences policières. Un mal systémique qui n'échappe pas à la Belgique.

Le 25 mai 2020, la vidéo montrant George Floyd étouffant sous le poids d'un policier de Minneapolis a bouleversé le monde entier. Depuis lors, un vent de colère souffle sur les Etats-Unis où l'histoire d'un homme noir non armé tué aux mains de la police semble inlassablement se répéter. Les Américains en ont assez. Partout dans le pays, les manifestations, qui dégénèrent parfois en émeutes, dénoncent les violences policières envers les personnes noires, le racisme et l'impunité de la police. Ils réclament justice, six ans après que Eric Garner ait prononcé le même cri d'alarme - « Je ne peux pas respirer » - lors de son arrestation sans qu'il ne soit entendu par la police, garant de notre sécurité.

L'histoire de George Floyd est douloureusement familière dans un pays où les hommes noirs ont 2,5 fois plus de chance que les blancs d'être tués par la police. Selon le Washington Post, parmi les 1004 morts aux mains de la police en 2019, 23% étaient des hommes noirs, alors qu'ils ne constituent que 6% de la population. L'indignation qui éclate aujourd'hui est alimentée par bien d'autres événements tragiques. Comme la mort de Trayvon Martin, un adolescent de 17 ans, non armé, abattu d'une balle dans le ventre en 2012. Poursuivi pour meurtre non prémédité, le policier George Zimmerman fut reconnu non coupable de toutes les charges en 2014. Cette année sombre marqua le début du mouvement Black Lives Matter, au départ simple hashtag sur Twitter, après les morts d'Eric Garner, 44 ans, de Michael Brown, 18 ans, et de Laquan McDonald, 17 ans, abattu de seize coups de feu tirés par un seul policier. Plus récemment, on peut citer les morts de Breonna Taylor, par la police chez elle, et d'Ahmaud Arbery, par un ancien policier et son fils dans la rue. Comme pour bien d'autres décès, il aura fallu attendre qu'une vidéo du meurtre d'Arbery soit diffusée, deux mois et demi après les faits, pour que les deux hommes soient inculpés.

Dans le cas de George Floyd, c'est également la vidéo - et l'indignation qu'elle a provoquée - qui a permis d'inculper le policier agenouillé sur son cou. Selon le New York Times, l'officier inculpé d'homicide involontaire, Derek Chauvin, a fait l'objet d'au moins 17 plaintes pour faute professionnelle en près de 20 ans de service avec la police de Minneapolis. Cette information n'étonne plus grand monde, révélatrice de l'impunité dont bénéficie la police aux Etats-Unis, et ailleurs.

Une preuve difficilement réfutable

« Le rôle des images est vraiment capital pour objectiver et documenter ce type de violences », affirme Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des droits humains. « Sans elles, il est difficile d'établir la réalité des faits. » Contre la parole de la police, celle du citoyen ne fait souvent pas le poids. Ce dernier a besoin de preuves difficilement réfutables, comme une vidéo suffisamment pertinente, pour pouvoir mettre à mal les versions des forces de l’ordre parfois mensongères et rétablir ainsi la vérité.

Un homme brandissant un panneau lors d'une manifestation après la mort de George Floyd

© BELGA IMAGE/Jason Connolly

La liberté d'informer en danger

Certains politiques ont bien compris le poids déterminant des vidéos de violences policières diffusées sur les réseaux sociaux. En France, où ces affaires ont dépassé le cadre des banlieues depuis plusieurs années, notamment avec les manifestations des Gilets Jaunes, le député Éric Ciotti a récemment déposé une proposition de loi visant à interdire la prise et la diffusion des images de policiers dans l'exercice de leurs fonctions. Pour justifier sa proposition, l’élu des Alpes-Maritimes évoque un « policier-bashing » qui « se développe dangereusement », citant l'application « Urgence violences policières ». Cette dernière permet à tout citoyen de conserver les images des agressions pour pouvoir agir de manière efficace et organisée contre l'impunité policière qui règne dans 95% des cas, selon le collectif français Urgence notre police assassine qui a lancé l'application.

« Ce n'est pas la première fois que cette proposition de loi est sur le table », souligne Pierre-Arnaud Perrouty, pointant « l'énorme danger » pour la liberté d'informer. « Ce sont des agents de l'Etat, qui sont dans l'exercice de leurs fonctions, sur la voie publique. Il n'y absolument aucune raison d'interdire de les filmer. » Le collectif français Urgence notre police assassine souligne une autre menace. « Empêcher de filmer et diffuser des images de violences policières, c’est livrer les victimes à encore plus d'arbitraire », dénonce-t-il dans un appel signé par de nombreuses personnalités. « J'espère que cette proposition n'arrivera pas en Belgique, sinon j'espère que l'on sera nombreux à s'y opposer », anticipe le directeur de la Ligue des droits humains qui a récemment lancé un outil de lutte contre les violences policières Police Watch. « Les images sont d'une importance capitale, insiste-t-il. On le voit aux Etats-Unis, on le voit en France, on le voit en Belgique. Il faut continuer à en prendre. » Elles sont la preuve objective de ce que ces communautés savaient et dénonçaient depuis des années.

Et chez nous?

La Belgique n'est pas non plus épargnée par les violences policières. Loin de là. Ce week-end, des activistes ont d'ailleurs accroché une banderole sur le Palais de Justice de Bruxelles pour demander justice pour Adil, Mehdi, Semirah, Mawda et les autres. « Leur violence n'est pas confinée, notre colère non plus », était-il notamment inscrit. Il est toutefois difficile d'évaluer l'ampleur de la problématique. « Il y en a toujours trop de toute façon », lance Pierre-Arnaud Perrouty. Les faibles statistiques, brandies fièrement par la police, doivent être interprétées avec prudence. « Cela montre juste que les personnes ne portent pas plainte », explique-t-il. « Il y a beaucoup de cas qui passent complètement sous les radars car beaucoup n'osent pas ou ne savent pas comment porter plainte. »

Un message pour Adil, mort à Anderlecht lors d'une intervention de la police

© BELGA PHOTO

Des témoignages de victimes, il y en a pourtant à la pelle. Des contrôles d'identité abusifs aux insultes racistes et homophobes, en passant par des arrestations arbitraires et l'usage disproportionné de la force sur des personnes déjà menottées, tout y passe. Dans certains quartiers, la confiscation des téléphones est parfois le premier réflexe des policiers, pour éviter d'être filmés. « Ce qui est interdit », rappelle le directeur de la Ligue.

Des témoignages de policiers, témoins de violences policières, il y en a beaucoup moins. Récemment, deux policiers, de Charleroi et d'Ixelles, ont toutefois dénoncé une culture raciste dans la police. « 90% des arrestations, c'étaient des étrangers, alors que c'est une population très minoritaire. Il y a du délit de sale gueule, clairement. Et dans les cachots, j'ai assisté à des humiliations et des passages à tabac », explique l'un des deux à visage découvert devant la caméra de Vews. « Des témoignages rares », selon Pierre-Arnaud Perrouty, soulignant que le projet Police Watch propose aussi aux policiers de témoigner de manière anonyme. 

Climat tendu

Durant le confinement, de nombreuses vidéos d'interventions policières violentes ont circulé sur les réseaux sociaux, comme celle de ce jeune migrant soudanais, « dans un état lamentable, gazé, tabassé, avec ses affaires personnelles éparpillées autour de lui et son GSM cassé », selon Mehdi Kassou de la Plateforme citoyenne, témoin de la scène. À Anderlecht, la police a mis en place un dispositif d'intervention renforcé après la mort du jeune Adil. Le 20 mai, c'est une vidéo de violences contre des policiers qui a fortement circulé dans les médias. Publiée par le Syndicat Libre de la Fonction publique (SLFP) Police, la séquence est reprise et sponsorisée sur les réseaux sociaux par le Vlaams Belang. Pour Pierre-Arnaud Perrouty, le partage de cette scène n'est pas un hasard. Il y voit même « une tentative d'essayer de rééquilibrer un peu les choses ». « Ce n'est évidemment pas acceptable qu'il y ait des violences commises sur des policiers, c'est certain. Mais ça ne rééquilibre pas non plus le fait que dans l'immense majorité des cas, c'est l'inverse qui se passe », compare-t-il.

Assez est assez !

© BELGA IMAGE/Bryan R. Smith

Ces images de violences policières, et de violences envers des policiers dans une moindre mesure, sont révélatrices d'un climat extrêmement tendu entre les citoyens et ceux qui sont censés garantir leur sécurité. « On a atteint un niveau de méfiance qui est préoccupant », confie le directeur de la Ligue, encourageant un dialogue entre la police et les publics les plus victimes de violences policières pour apaiser ces tensions. Contre la brutalité policière, il propose également de renforcer sérieusement la formation des agents. « Dire que les policiers font un travail difficile, c'est sûr. Mais cela doit faire partie de leur formation que de résister à des provocations, de traiter correctement les gens. À partir du moment où les personnes ne sont plus libres de leurs mouvements, arrêtées et menottées, il est injustifiable qu'elles subissent des coups et des insultes. C'est inacceptable. » Le recours à la force et la contrainte sont inhérents à la mission qui leur est confiée, mais celles-ci doivent « toujours être strictement nécessaires et proportionnelles ». « Indépendamment du contexte, les policiers doivent faire preuve de retenue, même s'ils ont été provoqués, même si c'est dur, même si c'est dans un contexte violent. »

Notre Selection