Adeline Dieudonné : dans la poche

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Avec sa parution en poche, La vraie vie poursuit son incroyable destin et s’attend à voir ses chiffres de ventes rebondir. Interview confinée avec celle qui a surpris tout le monde et qui travaille  à son deuxième roman.

Personne ne l’attendait - et peut-être même pas elle. En 2018, Adeline Dieudonné est une comédienne qui essaie d’exister sur  la scène du théâtre bruxellois. Elle tourne avec un spec-tacle - Bonobo Moussaka, mis en scène par Gaëtan Bayot - à travers lequel elle se positionne face à la violence économique de notre époque. Mais en 2018, Adeline Dieudonné fait paraître un roman - La vraie vie à L’Iconoclaste, maison d’édition parisienne qui ne fait pas partie des majors et qui aujourd’hui ne la lâcherait pour rien au monde. Le livre rencontre une adhésion quasi totale de la part d’un public qui croit y reconnaître l’écho de notre époque. La vraie vie s’écoule à 200.000 exemplaires, accumule les prix, est traduit en vingt langues, vendu à un producteur de cinéma et bientôt adapté au théâtre (en 2021) avec, sous la lumière de sa propre histoire, Adeline Dieudonné elle-même.    

Le livre continue de vivre un destin commercial qui fait saliver n’importe quel auteur ou autrice d’un premier roman. Il faut d’ailleurs s’attendre à un rebond des chiffres avec la parution de l’édition de poche, très attendue mais retardée pour cause d’épidémie. À l’instauration des mesures de confinement, Adeline Dieudonné aurait dû être en promotion à La Nouvelle-Orléans, les États-Unis ayant, eux aussi, tendu les bras à cette jeune femme qui éclaire tout sur son passage et semble, à elle seule, avoir ravivé l’intérêt pour les lettres belges. À domicile (sa tournée en Pologne a également été annulée), celle que tout le monde veut désormais à sa table s’est attachée à la sienne pour mener à bon port son deuxième roman. Un livre traversé par les thèmes soulevés par la collapsologie, soit l’écroulement de notre système.   

Vous êtes en train d’écrire votre deuxième roman. Comment se passe le travail en période de confinement?
ADELINE DIEUDONNÉ - L’écriture c’est déjà beaucoup de discipline en temps normal, mais en temps de confinement, ça m’en demande encore plus. J’ai beaucoup de temps, et il faut arriver à en faire quelque chose, il ne faut pas qu’il devienne un ennemi. Je m’impose donc des heures de travail. Je ne dis pas que j’y arrive toujours, mais en tout cas j’essaie.
La crise que nous vivons donne-t-elle plus de poids au texte que vous écrivez?
Je ne peux pas faire abstraction de ce qui se passe aujourd’hui car mon roman se déroule en 2020. Je ne sais pas ce qui va se passer donc je suis un peu désorientée dans le texte... Sans dévoiler l’intrigue, ce nouveau roman parle quand même de la peur de l’effondrement. C’est un sujet qui me travaille depuis quelques années... Jusqu’ici, j’écrivais dans un contexte hors effondrement ou pré-effondrement, mais aujourd’hui, la situation - où on le frôle - va forcément avoir un impact sur mon sujet.

Cette idée d’effondrement vous obsède-t-elle?
C’est cette peur de l’effondrement qui m’a fait commencer à écrire. Elle était déjà présente dans Bonobo Moussaka (le seul en scène qu’elle a joué en 2018 et 2019 - NDLR). Même si je n’en avais pas conscience au moment de l’écriture, c’est aussi très présent dans La vraie vie, notamment dans les rapports de prédation - de l’humain sur les animaux, des adultes sur les enfants, des hommes sur les femmes. C’est une obsession chez moi, mais là avec ce nouveau roman, je l’attaque de façon plus frontale.

Pensez-vous que la solidarité citoyenne qui s’est mise en place durant l’épidémie va perdurer?
J’ai plutôt foi en la nature humaine, et la situation a quand même montré qu’on était prêts à s’entraider. Qui aime l’idée de savoir que son voisin crève tout seul dans son appartement parce qu’il est plus vulnérable? On est faits pour l’entraide. Mais est-ce que ça va tisser des réseaux au niveau local? Moi, dans mon quartier, tout à coup, les gens se sont mis à se parler. On a créé un groupe WhatsApp pour savoir si quelqu’un avait besoin de quelque chose, si personne n’était seul.

Maintenant, c’est le rôle de l’État de mettre en place des structures qui nous permettent de veiller le mieux possible les uns sur les autres. Certains réactivent des croyances infondées et disent qu’il fallait bien s’attendre à cette crise… Je n’aime pas cette idée du châtiment divin et du doigt de Dieu qui s’abat sur les hommes parce qu’ils se sont mal comportés. Par contre, je pense que la crise sanitaire est liée à notre rapport à la planète - ces espèces qui se côtoient alors qu’elles ne sont pas supposées le faire parce qu’on a réduit leur habitat naturel et qui transmettent des virus à l’homme. La crise pose aussi la question de la   consommation de viande et n’est sans doute qu’un avant-goût des catastrophes qui vont nous tomber dessus si on ne change pas radicalement.

Après l’immense succès de La vraie vie et le phénomène que le livre a engendré, sentez-vous que vous êtes attendue au tournant?
(Rire.) Mais qu’est-ce qui vous fait croire ça? Évidemment, j’ai super peur. C’est compliqué. Je me doute que, de la part de certains, il y a une attente un peu malveillante - ceux qui aiment voir les gens tomber. Et il y a clairement une attente bienveillante de la part des lecteurs qui ont aimé La vraie vie et que je n’ai pas envie de décevoir. Cette attente me fait peur car je ne sais pas ce qui a fait que le livre a fonctionné. Je ne sais pas si c’était un coup de bol ou un état de grâce. Je me sens un peu démunie… La vraie vie était mon premier roman, ce n’est pas parce que j’en ai fait un que j’ai compris le métier.

Ce succès inattendu vous a-t-il rendue plus confiante?
Non, pas du tout. C’est satisfaisant de se dire qu’on a fait un premier roman réussi, mais je ne prends rien pour acquis. La vraie vie, je l’ai écrit sans savoir si une seule personne allait le lire. Là, le deuxième, je sais que beaucoup de gens vont le lire, c’est intimidant.

Mais qu’est-ce que le tourbillon provoqué par le roman a changé en vous?
Ce qui s’est passé autour du livre m’a rassurée sur plein de choses. C’est con, mais j’ai moins peur de mourir (rire). J’ai vécu cette expérience assez fabuleuse avec la satisfaction de se dire “O.K., ça, personne ne me le prendra. Ça existe, c’est là”. Avant d’écrire le livre, je pensais que ma seule valeur résidait dans le fait que j’ai un physique un peu sympa. C’est chouette de pouvoir se détacher de ça, de me dire que j’ai peut-être aussi moins peur de vieillir et qu’on m’aimera encore pour d’autres raisons - écrire des histoires qui plairont aux gens, par exemple.

Comment réagissent les hommes face à votre notoriété?
C’est une bonne question, mais je n’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est que je me fais très peu draguer (rire). J’approche de la quarantaine… Est-ce que les mecs ne me draguent plus parce que je vieillis ou parce qu’ils ont peur de mon succès? Je pense que la vulnérabilité chez les femmes, c’est attirant et comme je ne le suis plus… En revanche, j’ai découvert de très chouettes filles qui m’ont draguée, ça m’a beaucoup flattée, mais pour le moment, je n’en ai pas envie, même si certaines d’entre elles sont merveilleuses, ce qui me fait penser que je devrais peut-être y réfléchir à deux fois (rire).

Votre notoriété vous a ouvert les portes des médias. Quel sens donnez-vous à votre travail de chroniqueuse sur La Première?
C’est un privilège incroyable de dire ce qu’on pense et d’être écoutée. Mais c’est une grosse       responsabilité. J’essaie de donner une voix à ceux qui ont besoin de se faire entendre - comme je l’ai fait il y a quelques mois avec une chronique qui a eu beaucoup d’écho sur les infirmières et les sages-femmes, un sujet qui me tenait très fort à cœur. Je ne pense pas qu’il a fait bouger les lignes au niveau politique, mais c’est important pour moi de faire entendre la voix de gens qui ne sont pas écoutés et dont le message est essentiel.

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