Elections anticipées, une bonne idée ? L’avis des politologues

Pour ces experts, un retour aux urnes devra se faire dans des conditions saines.
Pour ces experts, un retour aux urnes devra se faire dans des conditions saines.
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Ces derniers jours, tous les partis ont pu s’exprimer sur l’hypothèse d’élections anticipées en novembre. Mais quel regard portent les experts sur cette proposition de solution ?

La dernière fois que nous, citoyens belges, nous sommes rendus aux urnes, c’était il y a environ un an, à quelques jours près. Pourtant, le nouveau Gouvernement fédéral qui devait en résulter n’existe toujours pas. Certes, la crise sanitaire est arrivée, chamboulant les priorités de tous. Mais qu’en sera-t-il quand l’épidémie de Covid-19 sera derrière nous ?

Ces derniers jours, le sujet d’élections anticipées pour cet automne est revenu sur la table, imaginées comme la solution qui décoincerait tout. Chaque parti a pu s’exprimer sur cette éventualité. Mais outre les principaux intéressés, qu’en pensent les spécialistes ?

Un retour aux urnes en novembre, après cette crise inédite, si elle est terminée, pourrait-il décoincer cette problématique ?

Pierre Vercauteren, politologue à l’UCL, reste perplexe face à cette proposition. « Cette hypothèse de nouvelles élections était déjà apparue avant la crise et avait été très impopulaire », se souvient-il.

« Lors des dernières communales puis lors des élections de mai 2019, les votes sanctions ont montré une très forte insatisfaction des électeurs, et leur très grande volatilité. Ce mécontentement n’a pas diminué si on en croit les derniers sondages de mars. Avec de nouvelles élections, les différents partis prendraient un grand risque que les partis qui bénéficient de ces votes sanctions, comme le PTB ou le Vlaams Belang, aient à nouveau le vent en poupe. C’est ce qui explique que les partis qui ont chuté lors des dernières élections, et dans les derniers sondages, aient des avis réservés sur la question. »

Ce qui sera déterminant sera l’état d’esprit des citoyens à la sortie de la crise. « Il est impossible de préjuger de l’évolution de l’opinion publique entre aujourd’hui et novembre », précise Pierre Vercauteren. « La crise sanitaire a bousculé l’agenda politique. Les débats sur la politique économique et budgétaire ne seront plus les mêmes. Il faudra voir comment les partis vont se repositionner par rapport à tout ça. »

Ailleurs dans le monde, des élections anticipées n’ont d’ailleurs pas fait de miracle. « En Espagne, cela n’a pas permis de significativement améliorer les choses. La formation d’un gouvernement est restée très difficile. En Israël, c’est pareil : la situation vient seulement de se débloquer. Et encore, au forceps ! »

Selon le politologue de l’UCL, le serpent qui se mord la queue. « La cause majeure de cette crise, c’est l’impossibilité pour les politiques de former un gouvernement avec le parlement issu des votes, qui est extraordinairement éclaté et complexe. Cette situation rend les citoyens insatisfaits. Et les résultats des votes de ces électeurs mécontents donnent un parlement éclaté et complexe… Nous sommes devant des sujets interdépendants et il est très difficile de sortir de ce genre de cercle vicieux. »

Enfin, comme le rappelle Pierre Vercauteren, difficile de se baser sur le passé politique belge pour analyser la situation du moment. « Depuis une dizaine ou une quinzaine d’année, nous faisons face à une succession d’inédits, de scénarios qui ne sont jamais arrivés auparavant. C’est très intéressant, mais très complexe. Il n’est plus possible d’analyser l’évolution actuelle par rapport aux schémas anciens. »

Une question de santé démocratique 

Jérémy Dodeigne, professeur en Sciences politiques à l’Université de Namur, rappelle qu’il est nécessaire de trouver une solution qui dépasse la situation actuelle. « Même si nous avons un gouvernement de plein exercice depuis mars, et qu’il a reçu la confiance du parlement, sur le plan purement démocratique, il est problématique puisqu’il n’est composé que de trois partis, qui ne forment qu’une petite minorité », souligne-t-il. « S’il s’agit bien entendu d’une configuration exceptionnelle, pour tout ce qui ne concerne pas le Covid, ce gouvernement est toujours « en affaires courantes ». C’est une situation inconfortable pour de nombreux acteurs politiques et sur le plan du fonctionnement démocratique, ce n’est pas sain. »

Selon le politologue, des élections anticipées peuvent être une solution. « Après que la société ait fait face à un moment fort, comme une crise ou une guerre, on peut rebattre les cartes », précise-t-il. « Après la guerre, Churchill s’était représenté face aux électeurs et il avait d’ailleurs perdu. »

Si retour à l’isoloir il y a, cela devra se passer dans de saines conditions.  « Il faudra s’assurer que chacun puisse se rendre aux urnes de façon sereine, sans angoisse, sans stress. Sinon, le taux de participation peut chuter. Un manque de participation, c’est une opportunité manquée et cela pourrait profiter aux extrêmes. »

Mais, pour Jérémy Dodeigne, la priorité de plusieurs acteurs du monde politique belge, « le plan A »,  serait de parvenir à former un gouvernement.

« D’un côté, on a pu voir, sur les sujets du tarif prosumer ou de la nomination de Zakhia Khattabi à la Cour Constitutionnelle, que de fortes tensions persistent entre les partis malgré cet esprit d’union nationale.

De l’autre, des ouvertures, qu’on ne pouvait anticiper il y a quelques mois, se sont aussi présentées. Par exemple, le PS ne voulait pas travailler avec la NV-A par principe. Mais désormais, Paul Magnette a exprimé que si des accords étaient trouvés sur certaines politiques publiques, cela pouvait être envisagé. C’est une évolution majeure. Certaines exclusives entre les partis ne sont plus présentes de manière si féroce. Il reste, dans ce cas-ci, beaucoup de travail à réaliser durant les négociations car certaines positions pourraient être difficiles à adopter pour certains partis. Au PS par exemple, ténors et militants ont montré qu’ils n’étaient pas prêts à accepter n’importe quoi. »

Si aucun accord n’est trouvé malgré ces ouvertures, des élections anticipées seront « sans doute nécessaires » et pourraient, de plus, amener de nouveaux débats. « De grand sujets ont émergé de cette crise. Certains emplois peu considérés ont montré combien ils étaient essentiels. Faut-il désormais les valoriser davantage ?  La relation au travail a également été modifiée : faut-il avoir plus ou moins recours au télétravail ? Et dans quelles conditions ? Avec ce contexte de crise, plus que dans n’importe quelle autre élection, les citoyens ont eu l’occasion de se poser beaucoup de questions sur leur qualité de vie. »

Le politologue de l’UNamur conclut : « C’est bien ça la politique : comment répondre aux différents enjeux de la société pour que demain puisse être meilleur qu’aujourd’hui ? Plus que jamais, des élections pourraient amener un très beau moment de démocratie. Mais uniquement si elles se déroulent dans des conditions saines. »

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