La nature post-lockdown

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À l’occasion de la Quinzaine des abeilles et des pollinisateurs, du 16 au 30 mai, focus sur la diminution de l’activité humaine qui aurait remonté le moral de notre milieu naturel. Une réalité moins rose que nos espoirs.

Les premiers rayons du soleil éclairent la clairière fleurie. Le petit ruisseau qui traverse l’îlot de verdure wallon laisse échapper un doux murmure. Un troupeau de chevaux sauvages broutent une herbe encore humide de rosée. Plus loin, un couple de blaireaux passent une tête hors de leur terrier et une biche allaite son faon. En ce mois de septembre 2020, après une demi-année de lockdown, la nature wallonne reprend ses droits. Fiction... Mais à lire certaines publications Facebook, voilà à quoi devrait bientôt ressembler notre campagne. Sangliers à Barcelone, puma à Santiago du Chili, dauphins en Sardaigne, concerts d’oiseaux partout et bien sûr amélioration spectaculaire de la qualité de l’air: autant de faits montés en épingle sur les réseaux sociaux. Sauf qu’il est inutile d’espérer vainement: non, le lockdown n’a eu aucun impact positif significatif. “Il y a eu un effet d’attention des Belges dans un contexte avec moins de bruit et de mouvements, explique Grégory Mahy, expert biodiversité de la Faculté de Gembloux (ULiège). Moi-même quand je vais à la boulangerie chercher mon pain, je suis beaucoup plus attentif aux chants d’oiseaux. Mais confinement ou pas confinement, ils chantent. Le deuxième effet, c’est que certaines espèces opportunistes ont peut-être été dans certains territoires qu’elles n’exploraient pas avant. On voit ça notamment en milieu urbain avec des images de renards en rue et ce sanglier au milieu de Paris!

Un baby-boom animalier?

Il ne faut pas davantage attendre de baby-boom animalier. Quelques semaines de répit ne boosteront pas les populations locales. “L’eau des fleuves est plus calme, car il y a moins de trafic maritime. On revoit des poissons et d’autres espèces, mais ces animaux étaient en fait encore là. Il restait des dauphins en Sardaigne”, lâche Caroline Nieberding, spécialiste en biodiversité à l’UCLouvain. Venise représente un exemple intéressant. Les eaux de la Cité des Doges sont certes redevenues limpides, mais elles conservent leur haut degré de pollution. Pas de quoi donner envie à un mammifère marin d’y piquer une tête. “Ce serait sympa s’ils revenaient si vite, mais le niveau de pollution est tel que vous ne voudriez pas y nager deux minutes. Le passage des bateaux à Venise remue la crasse du fond et l’eau devient noire. Pour l’instant, ça s’est tassé et ça sédimente. Mais il reste toute la pollution chimique, celle des nitrates, des médicaments.” Le confinement fait en réalité plus de mal que de bien. L’arrêt de l’activité économique engendre des effets néfastes. Principalement dans les pays pauvres. “Dans nos pays, c’est plus dur financièrement pour certaines personnes au chômage technique, mais grâce au filet de sécurité sociale, tout le monde reste à la maison, explique Caroline Nieberding. Dans la majeure partie du monde, quand les gens n’ont plus l’occasion de travailler, ils vont dans les forêts à côté de chez eux pour se nourrir et survivre. Pour l’instant, dans ces pays, c’est pire pour la biodiversité! Or, on a demandé à un quart de la population mondiale d’arrêter de travailler et les 3/4 sont dans des régions pauvres.” En Inde, un quart de la population a fait son retour dans les villages. Autant de citadins obligés de couper du bois et chasser pour leur subsistance.

La rue Neuve en forêt de Soignes

Pour constater les dégâts, il suffit de prendre le métro. Bruxelles Environnement dresse un bilan effrayant. “En forêt de Soignes, dans les réserves naturelles, nous constatons une augmentation importante de la fréquentation, constate Stéphane Vanwijnsberghe. Certains jours, en fin d’après-midi, des chemins sont fréquentés comme la rue Neuve (artère commerciale importante du centre de Bruxelles - NDLR). Cette hausse est due à un nouveau public qui fréquente habituellement les parcs et ne connaît pas les règles dans ces milieux fragiles et sensibles.” Cette armée de promeneurs tend à sortir des sentiers tracés et se promener dans le sous-bois. Avec comme conséquence la création de chemins non officiels qui abîment la flore printanière et compactent le sol. Sans parler des baignades de chiens non maîtrisés dans les étangs qui perturbent les oiseaux nicheurs et la reproduction des batraciens. Ou les craintes croissantes pour la mise bas des chevreuils. Toutefois, la corrélation entre activité humaine et biodiversité s’avère fondée. Les nombreuses publications Facebook mettent le doigt sur quelque chose. Le problème essentiel de la biodiversité, c’est l’espace ridicule que l’homme veut lui laisser. “Le “Giec de la biodiversité” rapportait en 2019 que les activités humaines ont dégradé 75 % des terres au niveau mondial, et l’agriculture industrielle est responsable de la majorité de ces dégradations, indique Caroline Nieberding. En Belgique, c’est bien pire. Les céréales occupent plus de 60 % des terres arables wallonnes, mais à peine 10 % des céréales produites sont utilisées pour produire de la nourriture mangée directement par l’humain. Quand vous êtes biologiste, c’est une absurdité.” Pour Grégory Mahy, nos champs d’agriculture intensive s’avèrent même moins accueillants pour les fleurs et les insectes qu’un tissu urbain verdurisé. Verdoyant ne rime donc pas toujours avec biodiversité. Le meilleur exemple, ce sont les forêts. Très étendues, elles feraient croire que la nature wallonne se porte mieux qu’en Flandre. Que nenni! “Si vous regardez bien, par rapport à il y a 30 ans, il y a plus de forêts en Europe, glisse notre experte de l’UCLouvain. Le problème? Il s’agit de forêts dites secondaires, c’est-à-dire créées de toutes pièces par l’homme pour répondre à ses besoins en bois. Ce ne sont pas des forêts en bonne santé. Avec le réchauffement climatique, il y a plus d’insectes qui les attaquent facilement.” Ces arbres, qui ont toujours le même âge, appartiennent d’ailleurs aux mêmes espèces. Expert biodiversité de WWF, Corentin Rousseau résume: “La moitié, ce sont des résineux, surtout des épicéas. C’est une espèce qui a l’habitude de vivre dans des régions septentrionales. Elle est en train de mourir avec le réchauffement climatique, mais certains continuent d’en planter”. Seuls deux pays accueillent encore une forêt vierge en Europe: la Pologne et le Monténégro. Au niveau biodiversité, l’expression “le jour et la nuit” semble appropriée. “Marchez dix pas dans une forêt primaire et vous passerez un an à déterminer le nom des espèces de plantes, d’arbres et d’animaux croisés. Faites pareil dans une forêt secondaire, il vous faudra une demi-journée”, résume Caroline Nieberding. Alors quelle biodiversité reste-t-il en Belgique, plus particulièrement en Wallonie? “On peut parler d’îlots de biodiversité, indique Corentin Rousseau. Ils sont un peu partout en Wallonie. Les réserves naturelles couvrent 1 % du territoire, alors que les spécialistes conseillent d’avoir 3 % au moins. Certaines réserves naturelles ne font queet ses milliers d’hectares. Pour donner une idée, le territoire des blaireaux fait une centaine d’hectares.”

Le consommateur choisira

Connecter ces confettis épars s’avère une priorité à court terme. “Il faut que les espèces puissent se déplacer d’une zone à l’autre. Une population de 300 animaux au lieu de trois fois 100, cela change beaucoup pour la viabilité de l’espèce”, indique l’expert WWF. Cette connexion passe par l’installation de corridors bleus et verts, soit les cours d’eau, les haies, marécages et bosquets. “Il faut préserver les berges et créer ainsi des couloirs écologiques assez efficaces. Il faut aussi des haies qui permettent à des oiseaux et des insectes de revenir et de passer.” Pour évaluer l’efficacité de ces couloirs bleus et verts, les spécialistes se focalisent sur deux espèces: la loutre et le chat forestier. “Il y a des zones où ce dernier ne peut se déplacer à cause d’un manque de maillage. Il se trouve aujourd’hui surtout dans les massifs forestiers au sud du sillon Sambre-et-Meuse, mais est inexistant dans le Limbourg. Si on replante des haies entre Liège et Maastricht, il pourra y revenir.” La plantation de haies, voilà ce que la majorité wallonne (PS-MR-Écolo) a justement prévu dans sa to do list. Elle prévoit 4.000 nouveaux kilomètres de haies et d’arbres fruitiers pour cette législature. À noter aussi l’existence pour la première fois d’un chapitre spécifique à la biodiversité dans une déclaration de politique générale wallonne. “Oui, l’objectif est extrêmement ambitieux. Pour atteindre cette ambition, nous avons augmenté de 3,3 millions d’euros les moyens pour la biodiversité dès 2020”, explique le cabinet de la ministre wallonne de l’Environnement Céline Tellier (Écolo). L’état d’avancement actuel? La plantation de 73 km de haies, 1,6 km de taillis linéaires et 3 km d’arbres fruitiers. La probabilité d’atteindre l’objectif dans les temps est faible. Certains experts ne critiquent pas le timing du projet, mais lui reprochent son côté cosmétique. “C’est complètement cliché, s’insurge Caroline Nieberding. On mitraille de nitrates les champs, on fait de l’élevage industriel avec des porcs et des cochons par millions, alors mettre des haies ou pas ne change rien à la situation.” En termes de biodiversité, la Wallonie conserve quelques joyaux de la couronne. Il s’agit d’une part des zones de tourbières des Hautes Fagnes et de Saint-Hubert et d’autre part de la Calestienne. “Cette région calcaire va de Couvin, Chimay, Han-sur-Lesse à Rochefort. On y trouve encore des paysages diversifiés, hétérogènes avec des milieux de grand intérêt biologique”, note Grégory Mahy. Caroline Nieberding embraie: “Il y a de nombreuses zones de prairies à fleurs quand le sol est calcaire. Énormément d’insectes et de plantes, et donc plein d’oiseaux pour les manger, etc.”. Bref, la biodiversité ne sort pas renforcée du confinement. Les indicateurs restent dans le rouge. Notre experte de l’UCLouvain conclut tout de même sur une note positive: “Si les Belges achètent de la nourriture produite de manière respectable, ils vont libérer de façon gigantesque des terres”. La balle dans le camp du consommateur? Une fois de plus.

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Le retour du loup

Quasi disparues au début du XXe siècle, les forêts recouvrent à nouveau une grande partie du territoire belge. Début des années 1900, l’élevage occupait une place plus importante. Pour les populations animales, la chasse et le braconnage compliquaient encore la donne. “À un moment donné, il y a eu en Belgique moins de 100 individus de type cerf, biche et chevreuil. Aujourd’hui, on est à plus de 15.000”, explique Corentin Rousseau. Complètement disparu de la circulation, un autre animal reprend du poil de la bête: le loup. De plus en plus de spécimens sont repérés dans nos contrées. Voilà la bonne nouvelle “biodiversité” du moment. “Il existe une centaine de meutes en France et en Allemagne et chacune produit chaque année des jeunes. Ceux-ci vont chercher un nouveau territoire, indique le spécialiste. On aura chaque année 10 à 15 loups en Belgique. Vont-ils s’arrêter? Je ne le sais pas, mais on en aura de plus en plus.” Mais Corentin Rousseau insiste: le retour de ce grand prédateur ne signifie pas l’amélioration de nos écosystèmes.

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