Voulez-vous d’une société « Black Mirror » ?

Société high tech
Société high tech
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A qui profite la crise? Aux grandes sociétés technologiques, c'est désormais une certitude. Les GAFAM s'apprêtent à construire le monde post-Covid-19 à leur image. Pour le meilleur et surtout pour le pire.

La crise du coronavirus aura fait des géants de la high-tech, communément regroupés sous l'acronyme GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) des entreprises systémiques, c'est-à-dire sans lesquelles on ne pourrait vivre. Si elles disparaissent, le système s'écroule – du moins le pense-t-on.

Qu'on revienne deux secondes sur ces deux derniers mois : télétravail, visioconférences, apprentissage online, payements cashless, shopping online, consultations online auxquels il faut désormais ajouter le tracing des gens via des applis smartphones, tout cela au nom de la santé générale.

Inutile de dire que les entreprises high-tech en ont profité. D'Amazon à Microsoft (qui a bénéficié du boost de son service de visioconférence Teams), de Netflix à Facebook, elles sont toutes gagnantes. A  tel point que ces entreprises se posent aujourd'hui en bienfaitrices de l'humanité - Bill Gates allongeant 100 millions de dollars pour trouver un vaccin, Amazon distribuant le même montant aux banques alimentaires américaines, Google et Apple joignant leur expertise pour développer des applis de tracing, Facebook offrant des encarts publicitaires gratuites à l'OMS... De grands Seigneurs au secours du petit peuple !

cash online

New Screen Deal

Aujourd'hui, ces nouveaux Seigneurs proposent leurs services pour sortir de la crise à long terme et réinventer le monde à leur image. Un monde où pour chaque problème, la solution sera technologique. L'Etat de New York, particulièrement touché par la crise sanitaire, leur ouvre en tout cas les bras. Ancien patron de Google, Eric Schmidt a rejoint (par visioconférence) le gouverneur de l'Etat Andrew Cuomo pour expliquer sa vision du futur – un futur hyper-connecté. New York a aussi scellé un partenariat avec Bill Gates pour réinventer l'école à l'ère du tout numérique.

Comme l'a résumé la chercheuse Naomi Klein (autrice de No Logo et de La Stratégie du choc) dans un article pour The Intercepter, « cela a mis un peu de temps à prendre forme, mais quelque chose comme une stratégie du choc autour de la pandémie est en train d'émerger. Appelons cela le Screen New Deal ». Dans ce New Deal de l'Ecran, nous vivons dans un futur où la main invisible de la technologie répond à tous nos besoins. Un futur, aussi, où personne ne se touche, où les gens se croisent de moins en moins. Où toute vie sociale se fait par écrans interposés.

Facebook

USA vs. Chine

Selon Klein, au centre de cette révolution se trouve Eric Schmidt, ancien patron de Google qui siège aujourd'hui dans deux instances de conseil du gouvernement américain. L'une est liée au département de la défense (chair of defense innovation board – sur l'importance grandissante de l'intelligence artificielle dans l'armée), l'autre est liée à la sécurité nationale et au Congrès (sur l'importance grandissante de l'IA en matière de sécurité). Dans ces deux instances qu'il préside, les exfiltrés de la Silicon Valley figurent en nombre.

Depuis qu'il est chez Google et encore plus encore depuis qu'il l'a quitté (il est toujours actionnaire d'Alphabet, société mère de Google), Schmidt a fait du lobbying pour plus de technologie, plus d'IA, de 5G, de voitures sans chauffeur, de drones livreurs, de villes connectées, etc. Pour un monde ultra-connecté où la technologie s'occuperait de tout. Dans une carte blanche publiée par le New York Times en février dernier (il y a mille ans!), il titrait : « J'ai dirigé Google. Aujourd'hui, la Silicon Valley pourrait perdre face à la Chine ». Car c'est bien de cela dont il s'agit. La grande crainte des Etats-Unis. La perte de son leadership au profit de la Chine.

Or, la Chine est à la pointe de la technologie - dans ce qu'elle a de plus effrayant. C'est devenu, ni plus ni moins, une société de surveillance totalitaire où chaque citoyen, grâce à la reconnaissance faciale (et bien d'autres gadgets) est tracé, fiché, jugé et pénalisé socialement. La Chine a laissé ses champions de la tech (Tencent, Huawey ou Alibaba) développer la société de haute technologie qu'elle est devenue. Sur ce point, les Etats-Unis, sont à la traîne. Problème, c'est une démocratie...

Pourtant, Google a déjà fait une tentative réelle en matière de techno-gouvernance. A savoir plusieurs quartiers connectés à Toronto où la technologie devait s'occuper de faire la police du voisinage. Un projet abandonné après deux ans. Les raisons ? Le nombre de données personnelles que réclamait Google, mettant à mal la vie privée des riverains. A tel point que les autorités de la ville ont fait marche arrière, d'autant qu'il n'y avait aucune garantie que ce projet soit bénéfique à Toronto.

Google city

Vers une société « Black Mirror » ?

Aujourd'hui, une seconde chance est donnée à Eric Schmidt et les siens avec la crise du Covid-19. Il réclame des fonds pour développer sa vision. New York est prête à lui ouvrir les bras. New York, future ville ultraconnectée où les cours se donneront à distance comme les consultations médicales, grâce à des applis personnalisées offrant un premier diagnostic ou des devoirs ? Ou la population sera tracée pour le bien commun et la santé de tous ?

Cette vision du futur pose pourtant plusieurs questions. Tout d'abord, et c'est la grande question de ce siècle, dans quelles mains tomberont les données personnelles de millions de citoyens ? Dans celles des entreprises high-tech ou des autorités publiques ? Notons que les individus, semble-t-il, ne se trouvent déjà plus dans l'équation... Or, demain, ces données seront utilisées pour bien autre chose que des publicités ciblées...

tech

Ensuite, la technologie peut-elle être la solution à tout ? Si elle est d'une grande aide lors de cette crise du Covid-19, elle l'est plus dans les aspects du confinement que ceux de la santé. Ce que la crise sanitaire a montré, c'est que les hôpitaux ont besoin de personnel, de matériel médical et de médicaments. Une application pour smartphone n'est pas encore prête à fabriquer des masques en tissu.

Sur le plan de l'éducation, on se rend compte que le nombre d'élèves en décrochage scolaire a explosé depuis le confinement et les cours en ligne. Sans prise en charge par des professeurs, le tout technologique risque d'agrandir le fossé entre les plus aisés et les plus démunis. Plus facile d'étudier dans une maison quatre façades que dans un petit appartement entouré de ses frères et soeurs. Et puis, on l'oublie souvent, mais l'école est avant tout le lieu où les enfants se rencontrent. Et, par ces rencontres, apprennent à tisser ce qu’on appelait encore il y a peu le lien social. Reste à savoir quelle société on veut.

 

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