"Comment se fait-il qu’on distribue encore des colis alimentaires en 2020?"

une file d'attente devant une banque alimentaire
une file d'attente devant une banque alimentaire
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Cette épidémie a révélé au grand jour l'indispensable existence du système d'aide alimentaire, dont dépend près d'un demi-million de Belges, mais elle a également mis en lumière ses failles.

Lui non plus n'a pas été épargné par la crise. Baisse d'invendus, fermeture des restaurants sociaux, manque de bénévoles… Le secteur de l’aide alimentaire qui nourrit 450.000 Belges de manière régulière fonctionne difficilement, tandis que la demande explose. Partout dans le pays, les files s’allongent devant les lieux de distribution de repas ou de vivres. « Les images sont apocalyptiques. Ce sont parfois des files dans quatre ou cinq rues pour avoir un colis », explique Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des Services Sociaux. Aux habitués s'ajoutent désormais d'autres citoyens qui, privés de leur emploi suite au confinement, ne peuvent plus subvenir seuls à leurs besoins. Dans ces files se trouvent des personnes qui dépendaient de l’économie informelle et travaillaient au noir, des étudiants qui avaient besoin d'un job pour payer leur loyer et manger, des indépendants, des intérimaires, des pensionnés, des artistes, des chômeurs temporaires ou encore des familles monoparentales qui ne vivent pas avec un salaire décent…

La crise économique liée à la pandémie va largement laisser des traces. Avant l’arrivée du virus, 1,8 million de personnes se trouvaient déjà sous le seuil de pauvreté, soit 16,4 % de la population belge. À Bruxelles, cette situation concernait même une personne sur trois. Bien qu'il soit encore trop tôt pour mesurer l'ampleur de cette crise sociale majeure, Céline Nieuwenhuys dresse une première estimation: « Si on prend toutes les nouvelles catégories de personnes qui s'adressent à cette aide alimentaire, ce chiffre risque d'atteindre 25% »

Des aides insuffisantes

Face à l'urgence, le ministre fédéral de l’Intégration sociale Denis Ducarme a annoncé le 26 mars dernier un budget de 286.000 euros, versé aux banques alimentaires pour assurer le volume des colis alimentaires distribués, soit un euro par personne qui dépend en temps normal de cette aide. Récemment, le gouvernement a décidé de débloquer 15 millions d'euros pour les CPAS, afin que ces derniers puissent soutenir les nouveaux bénéficiaires de cette aide sociale. Pour Céline Nieuwenhuys, experte au sein du groupe chargé de l’exit stratégique pour les matières sociales, ces sommes octroyées posent d'autres problèmes. « En renforçant les banques alimentaires, on laisse croire que ce n'est qu'un problème temporaire. Or, on sait tous pertinemment que cette crise sociale va être majeure et de longue durée ». Ces mesures ne font que maintenir les bénéficiaires dans une situation de dépendance, plutôt que les aider réellement à en sortir.

des colis alimentaires faits par une bénévole

© BELGA IMAGE / DANIEL LEAL-OLIVAS

Ces trottoirs bondés présentent également un risque sanitaire. En plus de la distanciation physique difficile à respecter, ils sont nombreux à devoir prendre plusieurs bus pour se rendre à l'un de ces services d'aide qui sont loin de couvrir l'ensemble du pays. « C'est totalement irrationnel dans un contexte sanitaire, où on demande aux gens d'éviter les déplacements et les effets de troupe », dénonce la membre du GEES.

Prendre le problème à la racine

Sur le terrain, les associations et acteurs concernés plaident depuis longtemps pour des solutions structurelles. « Avant la crise, le secteur était déjà questionnant », rappelle Céline Nieuwenhuys. Porté « à bout de bras par 70% de bénévoles », le système d'aide alimentaire dépend essentiellement de dons privés et d'invendus. « Comment se fait-il qu'en 2020 on distribue encore des colis alimentaires avec des produits imposés à des personnes qui sont connues de tous les radars mais qui ont simplement une allocation trop basse? »

La Fédération des Services Sociaux plaide ainsi pour un système plus progressiste, moins stigmatisant, avec une augmentation des allocations sociales « pour toute personne qui se trouve en dessous du seuil européen de pauvreté ». « Si on ne renforce pas les mécanismes de sécurité sociale de base et si on ne remonte pas les allocations sociales, on va se retrouver avec une crise d’ordre quasi-humanitaire », redoute Céline Nieuwenhuys qui propose, dans l'urgence, des chèques alimentaires et une prime Covid-19, défendue également par Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, afin de soutenir le pouvoir d’achat des personnes les plus précarisées.

La problématique n'est « pas du tout » suffisamment abordée par les politiques, dénonce cette experte, membre du GEES. « Je ne perds pas espoir que le gouvernement actuel, maintenant qu'il a trouvé le temps de déconfiner l'économie, les loisirs, les motards et les kayaks, s'intéresse aux plus précaires », lance-t-elle, ravie d'observer une prise de conscience citoyenne quant à la nécessité d'une « sécurité sociale forte ». « La pression augmente et le gouvernement ne va pas pouvoir continuer à faire abstraction de ces populations. »

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