Sept infirmiers sur dix en risque de burnout: «maintenant, la colère explose»

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Une nouvelle étude de l’UCLouvain et de l’ULB montre que les soignants sont deux fois plus nombreux qu’en janvier à pâtir, entre autres, de l’épuisement émotionnel. La profession est d’autant plus désespérée que le gouvernement ne leur témoigne aucune compassion.

Ils sont en première ligne face au Covid-19 et après deux mois de crise sanitaire, le bilan est là. En janvier, 36% des infirmiers étaient en risque de burnout. Ils sont 71% aujourd’hui. C’est ce que révèle, à l’occasion de la Journée Internationale des infirmières, une étude réalisée par Pierre Smith et Arnaud Bruyneel, eux-mêmes infirmiers et chercheurs doctorants en santé publique.

Ils constatent une explosion des sentiments de perte d’accomplissement personnel, de déshumanisation et d’épuisement émotionnel. Les soignants en maison de repos et de soins, en unité Covid et aux urgences sont logiquement plus touchés. Parmi les facteurs de risque, on trouve le manque de matériel, qui touche 61% des infirmiers (81% pour les soins à domicile), l’augmentation de la charge de travail concernant 70% des répondants (91% en maison de repos) mais aussi du temps de travail et enfin l’imposition d’un horaire qui affecte 60% du personnel. Ces chiffres ne reflètent pourtant qu’en partie la pression énorme qui repose sur les épaules des infirmiers.

Des conditions de travail insoutenables

Ces statistiques cachent en réalité plusieurs sentiments qui n’arrêtent pas de s’intensifier depuis deux mois. «La première chose, c’est la fatigue physique et surtout morale avec les décès de patients, sans compter ceux de collègues. Cette pression se fait particulièrement sentir sur le plan humain avec les visites, accordées pour les patients en fin de vie. Ce genre de situation se répète quotidiennement, voire plusieurs fois par jour, donc c’est très lourd. On a peur et on va au travail la boule au ventre, surtout que l’on est encore plus conscient de la dangerosité du virus qui touche même des personnes en bonne santé. Et en rentrant chez soi, on a envie de pleurer, en sachant aussi que l’on n’aura pas notre famille et nos amis pour nous consoler», confie Denis Huart, infirmier lié au collectif «La Santé en Lutte».

Comme il l’explique, les attentes vis-à-vis d’eux sont si fortes que les infirmiers sont poussés à la rentabilité. «C’est comme si nous étions des robots du soin, d’où les burnouts. On est même forcés à faire des choses que l’on regrette comme de ne pas forcément répondre aux familles et d’expliquer en vitesse les soins. Alors que le patient a énormément de demandes, on peut se montrer dur. C’est humainement violent et on est démoralisé», dit-il. «Après on s’étonne qu’il y a une pénurie de soignants mais c’est tout simplement parce que nous sommes dégoûtés. Au bout de cinq ans, il y en a qui n’en peuvent plus et qui partent». La profession est d’autant plus inquiète qu’au vu de ces difficultés, elle craint de voir les étudiants de moins en moins nombreux en infirmerie, renforçant de fait encore plus cette pénurie.

La colère à son maximum

Face à ce risque d'avoir de moins en moins de soignants, les auteurs de l’étude de l’ULB et de l’UCLouvain donnent l’alerte. «Il faut bien se rendre compte que si l’on continue à tirer sur la corde, on manquera de personnel pour prendre en charge les patients. On serait alors exposé à d’énormes risques sanitaires, surtout en cas de deuxième vague de Covid-19. Il faut dans l’urgence permettre des jours de repos pour les soignants, mettre à disposition une prise en charge psychologique efficace, se doter du matériel adéquat et, enfin, diminuer la charge de travail, ce qui passe par plus de personnel», décrit Pierre Smith.

Au bout du compte, avec autant d’éléments de tensions dans leurs quotidiens, un autre sentiment émerge: la colère contre un gouvernement jugé absent. D’abord contenue pour se concentrer sur la crise, elle explose désormais. «Tous les personnels de santé ont vraiment en ligne de mire Maggie De Block. On est frappé par son manque d’empathie et le mépris qu’elle affiche pour notre profession, surtout depuis ses dernières décisions», confie Arnaud Bruyneel.

Ces décisions, ce sont celles des arrêtés du 4 mai qui édictent notamment le remplacement du personnel infirmier par d’autres professionnels de santé en cas de besoin, même sans avoir l’expertise nécessaire. Le sentiment qui en ressort, c’est que le gouvernement ne veut pas régler ce qui est pour eux le nœud du problème: la pénurie d’infirmiers.

«Je peux même vous dire que le 4 mai, la ministre nous a reçu dans son cabinet et elle ne nous a jamais parlé de ces arrêtés royaux. Or, le soir même, elle affirme devant la Chambre qu’elle s’est concertée avec les associations professionnelles à ce sujet. On n’a jamais validé cela! On la reverra le 15 mai, mais on ne s’attend pas à ce qu’elle change son fusil d’épaule. Cela fait plus de 15 ans que l’on dit qu’il y a une pénurie d’infirmiers et que cela impacte sur la qualité des soins. Rien n’a bougé et on demande toujours des changements structurels durables», conclut Arnaud Bruyneel.

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